vendredi 6 septembre 2013

Dead can Dance

Ce grand penseur japonais des années 1980, connu en France sous le nom de Kenshiro dit « le Survivant » s'employait souvent à résumer sa pensée par le très nihiliste « Tu ne le sais pas encore mais tu es déjà mort ».
C'est peut-être exactement ce qui est en train d'arriver à Internet.

Internet est mort, et c'est la NSA qui l'a tué.

Oui, je sais, ça fait très prévision farfelue de chantre de l'apocalypse. Disons que Internet n'est pas tout à fait mort, mais il aurait visiblement pris un coup violent, très violent même, et pourrait tout à fait décéder d'hémorragie dans les mois/années qui viennent. Ça prendra peut-être beaucoup de temps, peut-être que finalement des chirurgiens de génie réussiront à sauver la situation, mais pour l'instant Internet est aux urgences, en espérant qu'on évite les soins palliatifs.

Mais pourquoi annoncer qu'Internet est mourant ? Après tout le réseau fonctionne, les échanges se font. Vous recevez vos courriels, facebook et twitter tournent normalement, de nouvelles vidéos sont arrivées sur Youtube ce matin, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Bon il y a bien cette histoire de pénurie des adresses Ipv4, mais ça fait 10 ans qu'on en parle et visiblement ça n'a affolé personne, donc les choses semblent aller comme il faut, non ?
Le hic, c'est que ce n'est pas vraiment l'infrastructure d'Internet qui est affectée. Les échanges d'information continuent à circuler comme avant et il n'y apparemment pas trop à craindre de ce côté. Ce qui est en cause en ce moment même, ce ne sont pas les échanges, c'est leur sécurité.
La sécurité et le chiffrement sont devenus des éléments fondamentaux de notre usage du réseau. Nous employons des protocoles chiffrés et sécurisés tous les jours, que ce soit pour consulter notre courrier, protéger les données que nous hébergeons dans les nuages, nous assurer qu'un vil pirate ne va pas dérober à la volée notre numéro de carte bancaire lorsque l'on va faire un paiement en ligne... L'emploi du chiffrement de données sur Internet est devenu tellement courant que l'on n'y fait presque plus attention. Et c'est cette sécurité là qui a été mise en péril.

Dans le cadre de l'affaire PRISM/Snowden, Le Guardian et Le New York Times ont annoncé hier que la National Security Agency américaine et le Government Communications Headquarters britannique auraient depuis plusieurs années mis en place des mesures leur permettant de casser les méthodes de chiffrement employées sur Internet (en Français dans LeMonde.fr). Selon ces articles, les programmes Bullrun et Edgehill auraient permis à leurs commanditaires d'influer sur le travail des entreprises créant les systèmes de sécurisation les plus employés du réseau afin d'y faire introduire des failles de sécurité. Ces failles n'attendaient plus alors qu'à être exploitées, et c'est déjà chose faite.
Si c'est le cas (et je parle bien ici avec réserve, je n'ai pas moi-même mis le nez dans les documents concernés pour vérifier la réalité technique de ces allégations, et elles sont suffisament graves pour prendre des pincettes), cela implique que certaines implémentation des protocoles sécurisés les plus courants (https et ssl) ne sont plus sûrs. La NSA est capable de les casser.

Les habitués du Big Brother vont se dire qu'il n'y a là rien de nouveau, que de toute façon les espions écoutent et espionnent tout le monde depuis que le monde est monde et que ce n'est que la version contemporaine de ces histoires d'espionnage. Mais il faut bien avoir en tête une notion essentielle quand on parle de sécurité et de chiffrement de l'information : si la faille existe, et que ne serait-ce qu'une personne au monde a pu l'exploiter, alors ça veut dire que d'autres peuvent le faire.
Si aujourd'hui la NSA est capable de casser ces sécurités, alors potentiellement dans un futur pas assez lointain d'autres les casseront, et leur objectif ne sera pas forcément la lutte contre le terrorisme international. Et le seul fait qu'il soit possible que les échanges sécurisés soient compromis met en échec la notion de confiance dans le réseau.
Les failles de sécurités introduites à la demande de la NSA finiront par être découvertes et exploitées par des personnes pas mieux intentionnées qu'eux. Ce qui rend tous les échanges en ligne vulnérables, et ce qui risque d'impacter fortement le comportement des usagers du réseau.

Continuerez-vous à stoker les données stratégiques de votre entreprise dans le cloud si vous savez que potentiellement un concurrent peut y avoir accès ? Les universités continueront-elles à coopérer en ligne sur des travaux de recherche si elles peuvent être victimes d'espionnage ? Continuerez-vous à faire des échanges en ligne si votre numéro de carte bancaire n'est plus sécurisé quand vous le saisissez ?
Le jour où un groupe de hackers assez efficace emploiera ces failles pour récupérer une myriade de codes de cartes bancaires et vider les comptes de quelques milliers de personnes à travers la planète, ça risque de faire désordre. Le jour où les transactions boursières mondiales seront victimes d'une attaque et qu'on va voir une nouvelle série de banques s'effondrer ça va faire du bruit (bon OK, depuis quelques années, les faillites de banque, on connaît, mais tout de même). La confiance des utilisateurs dans le réseau va alors s'écrouler, à raison, et l'impact ne sera pas petit. Pensez à toutes ces sociétés qui se sont montées sur le thème du stockage de données en ligne, ou à toute l'activité commerciale qui se passe en dehors des magasins physiques. Tout ceci risque de prendre un grand coup, un très grand coup.

Alors bien sûr rien n'est encore joué. D'ores et déjà la mesure la plus importante à faire pour éviter cela était de révéler l'existence de ces failles, ce qui va pousser à leur colmatage et (il faut l'espérer) au renforcement des sécurités en place sur le réseau. Edward Snowden et ces journaux ont fait exactement ce qu'il fallait en révélant ces informations (en sécurité rien de pire qu'une faille dont on ignore l'existence). Internet a pris un gros coup mais il bouge encore, et certains peuvent œuvrer à le sauver. A son époque, Kenshiro ne connaissait pas Urgences, et heureusement, les docteurs du réseau sont nombreux.

Mais il serait naïf de sous-estimer la gravité de ce qui vient d'être révélé hier. Parce que si la confiance dans la sécurité des échanges réseaux s'effondre, notre usage d'internet et toute l'économie qui s'est développée autour de ces usages vont en pâtir. Et nous n'avons pas besoin d'une nouvelle crise mondiale là tout de suite.

mercredi 7 août 2013

Beyond the Veil

Pendant mes jeunes années, il m'arrivait, entre deux parties de jeu de rôle, de fréquenter l'université à laquelle j'étais inscrit. Histoire de passer les contrôles et examens de rigueur d'une part, et de rassurer certains de mes enseignants de l'époque sur le fait que non ils n'avaient pas besoin de signaler ma disparition à la maréchaussée (j'avais des enseignants très prévenants, vraiment).
Comme beaucoup de rôlistes, j'avais également le bon goût d'afficher publiquement ma participation à des loisirs non reconnus par la Convention de Genève par quelques fantaisies vestimentaires, parfois plus ou moins discrètes. Je passerai aujourd'hui sur le genre de réactions que peut provoquer le fait de porter une bourse de dés à la ceinture ou de se pointer en amphi avec une chemise à lacets, même si cela provoquait parfois des situations... intéressantes. L'une de ces fantaisies fut ainsi de porter pendant une période assez prolongée un pendentif en forme de croix ansée autour du cou.
La croix ansée, ou ânkh, est à l'origine un symbole issu de la mythologie égyptienne. Représentant la vie, et par extension l'immortalité, il était associé aux représentations de divinités, marquant leur statut. De nos jours, de par son origine mythologique et sa symbolique (l'immortalité), l'ânkh a été récupérée dans l'iconographie de plusieurs groupes de metal, de courants gothiques et de jeux de rôles (dont le très bon Vampire : La Mascarade, qui occupait une bonne partie de mon temps libre d'alors). Je portais donc cette croix clairement plus pour sa symbolique contemporaine (et pour des raisons esthétiques) que par ferveur envers les dieux de l'ancienne Égypte.
Mais quel ne fut pas un jour mon désarroi de me faire prendre à partie par un gardien de l'université au sujet du pendentif en question. Mais oui jeune homme ! Il est interdit de porter ce genre de choses dans un établissement d'enseignement ! C'est un symbole religieux voyons ! Il y a des lois contre ça !
J'ai été pris à partie plusieurs fois par le gardien en question cette année là. Toujours sur le même refrain. Je savais qu'une loi interdisait le port de signes religieux ostentatoires dans les écoles, mais étant donné d'une part que nous étions à l'université, pas dans le milieu proprement scolaire, et d'autre part que s'il s'agissait d'un symbole d'origine religieux, c'était d'une religion n'ayant plus cours depuis des siècles et que je le portais sans aucune considération de croyance quelconque, je n'étais pas sur d'être réellement concerné par cette interdiction. Je me suis donc contenté à l'époque de rendre la répartie au gardien, garder mon collier, et attendre de voir si quelqu'un d'autre trouvait à y redire. Ce ne fut pas le cas.

Ceci dit toutes ces invectives m'ont turlupiné des années après quand, en tant qu'enseignant, j'ai vu entrer pour la première fois une étudiante voilée dans mon amphithéâtre. Compte-tenu de la situation de tension que peut parfois provoquer la chose religieuse quand on la mélange aux affaires publiques et universitaires, je ne pouvais pas feindre d'ignorer la question. Sans aller harasser l'étudiante (contrairement au mythe de l'enseignant maléfique on évite en général d'aller chercher des noises aux étudiants sans être sûrs d'avoir une bonne raison de le faire), je suis allé me renseigner auprès de mes collègues pour savoir ce qu'il en était de ces histoires de port de signes religieux à l'université. Le moins qu'on puisse dire est que de façon générale la plupart n'en savaient pas vraiment plus que moi. Tout le monde avait entendu parler de l'interdiction dans les écoles, collèges et lycées mais personne ne savait si elle s'appliquait dans le supérieur. Il faut bien admettre qu'il manque clairement dans la formation des enseignants-chercheurs un séminaire pendant lequel on nous ferait apprendre tous les textes en vigueur concernant notre fonction et nos établissements. Nous n'avons que rarement cette culture juridique au départ, alors que nombres de questions pratiques y sont liées.
Les discussions sur le sujet ont alors révélé des difficultés subtiles. Globalement tout le monde était pour dire qu'à moins que la loi ne nous y oblige, il n'y avait pas là raison d'aller chercher des noises à cette étudiante (ce qui est tout à fait normal me direz-vous, et le minimum à attendre de la part d'agents du service public). Là où la situation devenait plus compliquée, c'était de savoir quelle attitude adopter vis à vis d'autres étudiants qui viendraient en cours avec la tête couverte. Par exemple une casquette, un chapeau, une capuche, un bonnet, etc. Le nœud du problème étant qu'à partir du moment où une étudiante était autorisée à avoir la tête couverte en cours, quelle qu'en soit la raison, l'autorisation valait pour les autres étudiants aussi, quelles qu'en soient leurs raisons.
En effet, interdire globalement à nos étudiants le port de couvres-chefs divers et variés en cours mais faire une exception pour cette étudiante voilée revenait à faire une exception de traitement basée sur un motif religieux. Pas spécialement le genre de chose encouragée au sein du service public. Cela peut sembler pointilleux et inopportun mais depuis ce jour, je considère mes étudiants libres de porter le couvre-chef qui leur sied dans mes cours, quand bien même j'ai du mal à saisir l'intérêt de porter un bonnet ou une casquette dans un amphithéâtre généralement bien chauffé (les IUT sont riches comparés aux facs, nous pouvons nous permettre le luxe de chauffer correctement nos locaux en hiver).
Cette ligne de conduite peut sembler sinueuse, voir cocasse pour certains, mais je pense qu'elle est révélatrice de la vision que j'ai de la « laïcité » de l'enseignement supérieur : la question que nous devons nous poser dans notre mission de tous les jours, ce n'est pas de savoir si un comportement venant d'un étudiant est lié à des motifs religieux ou non (après tout une autre étudiante pourrait très bien un jour arriver avec un foulard sur la tête simplement pour cacher aux autres les conséquences d'une chimiothérapie), mais de savoir si ce comportement gêne ou non la bonne tenue des enseignements. Qu'une étudiante porte un foulard sur la tête ne m'empêche pas de lui faire cours. Qu'un étudiant masque son visage (que ce soit d'une cagoule, d'un niqab, ou d'un masque de Guy Fawkes) me gênerait par contre beaucoup plus (j'aurai du mal à communiquer avec une personne dont je ne vois pas le visage).

Au final, je n'ai eu que peu d'étudiantes voilées en cours depuis que j'enseigne. A noter qu'en informatique, il y a de toute façon peu d'étudiantes au départ. Je ne me permettrai donc pas de tirer de généralisation de ces quelques cas particuliers. Toujours est-il que dans ce contexte, les interrogations récentes autour de la question du voile à l'université levées par le Haut Conseil à l'Intégration n'arrivent qu'après que la plupart des enseignants aient eu l'occasion de se faire un avis sur la question (d'ailleurs, ce rapport se base sur une étude de la CPU datant de 2004, soit prêt de 10 ans).
Dans les faits, l'interdiction du port de signe religieux dans le milieu scolaire est fondée sur l'idée de s'assurer que les écoles, collèges et lycées restent des lieux dans lesquels les élèves, mineurs, restent protégés du prosélytisme commercial, politique et religieux. Dans le milieu universitaire, alors que nous nous adressons à des étudiants majeurs et que l'on souhaite pourvu d'un minimum d'esprit critique, cette idée de sanctuaire n'a pas lieu d'être. Si les agents de l’État doivent eux clairement conserver la neutralité qui va avec leur fonction, nous n'avons pas à imposer cette neutralité à nos étudiants tant qu'ils ne perturbent pas les cours. Même si à titre purement personnel je n'adhère pas au discours et au symbole que représente le port du voile, je n'ai pas à dire à mes étudiantes ou étudiants comment se vêtir, et je trouve que c'est très bien comme ça. Tant que personne ne perturbe mes cours, je n'ai rien à dire, et si un jour un étudiant cherche querelle à une autre sous prétexte qu'elle porte le voile en cours, c'est bien l'importun que je mettrai dehors, pas l'agressée.

Maintenant le rapport du Haut Conseil à l'Intégration touche également à d'autres sujets, comme l'utilisation de locaux prêtés par les universités à des associations pour des activités d'ordre religieux (ce qui pour le coup revient à une subvention publique de la pratique des cultes, et est interdit par la loi de 1905) ou la réfutation d'enseignements scientifiques par des étudiants trop imprégnés de leurs convictions religieuses (ce qui là relève clairement du trouble à bonne tenue des enseignements). Ces questions me semblent personnellement beaucoup plus importantes à traiter dans notre contexte actuel, mais bizarrement elles restent comme souvent cachées derrière un voile.

vendredi 2 août 2013

Best served cold

Si je porte une certaine affection aux serpents de mer, il faut également noter qu'en tant que blogueur sans inspiration je nourris un certain attrait pour les marronniers, tant ils aident à trouver des idées de billets sans trop avoir à se fouler (il faudra d'ailleurs à l'occasion que j'essaie de cuisiner du serpent de mer aux marrons, voilà qui pourrait me valoir la notoriété culinaire qui manque à ce blog). Je dois cependant concéder que je préfère mes marrons comme je goûte la vengeance et le gaspacho : glacés, et avec un zeste de citron. Je vais donc profiter des températures estivales pour vous rafraîchir avec un marronnier qui a pris le temps de reposer un peu : celui du baccalauréat.
Pour tout vous dire, le point de départ de ce billet est venu d'une discussion sur twitter avec l'un de mes compagnons d'aventure de longue date. Alors que tout ce que le petit monde de l'internet français compte de personnes sachant écrire commentait l'annonce du taux de réussite officiel de l'année (une bonne cuvée, assurément), et surtout s'attristait du fait que ce taux de réussite supérieur à 90% ne pouvait signifier qu'une baisse de niveau. Je relevais à quel point cette réaction était la preuve d'un conditionnement fort de tout le pays au concept de la constante macabre.

La constante macabre est une notion nous venant d'André Antibi, enseignant et chercheur en didactique. Cette notion peut se résumer à l'idée qu'un enseignant évaluant un ensemble d'élèves se sentira toujours « obligé » de mettre une certaines quantité de mauvaises notes, indépendamment du niveau réel de l'échantillon d'élèves évalués. Cette « obligation », fortement liée à la longue tradition de « machine à sélectionner » de notre système d'enseignement, fait qu'un enseignant qui ne se montre pas assez méchant sera taxé de complaisance et de laxisme et, à l'échelle nationale, que toute augmentation du taux de réussite à cette grand-messe qu'est le baccalauréat ne peut signifier qu'une chose : la baisse du niveau d'exigence. Oui, parce que pour que la nation entière se reconnaisse dans ce rituel académique, il faut que 15 à 20% de notre jeunesse y échoue chaque année. Pas de rituel sans sacrifice de rigueur.
Je ne nie pas que la question de la « baisse générale » du niveau scolaire soit un sujet auquel il faille être attentif, mais il se caractérise moins par le taux de réussite au baccalauréat que par la baisse de la France dans les évaluations PISA et du décrochage sensible entre le niveau des neo-bacheliers et les attentes du milieu universitaire. Le fait qui me dérange est que du point de vue du grand public, il ne semble pas pouvoir exister d'autre explication à ce taux de réussite élevé qu'une baisse du niveau d'exigence. Personne ne viendra se dire que les candidats de cette année étaient d'un meilleur niveau global, ou qu'ils étaient dans l'ensemble mieux préparés, ou que les épreuves étaient en meilleure adéquation avec les programmes de terminale, ou que grâce à une meilleure orientation on a évité d'envoyer à la boucherie des élèves dont le profil ne correspondait pas au diplôme ou toute explication « positive » de la question. Pour la majorité, le niveau de notre jeunesse est un élément fixe d'année en année, ou ne peut aller que vers le bas et la variation du taux de réussite à un examen national ne peut s'expliquer que par une baisse d'exigence, point barre. Partant de ce constat, toute politique d'enseignement est donc de facto vouée à l'échec : quand bien même elle produirait des résultats positifs, ils seraient niés. Il ne reste donc qu'à mettre la clé sous la porte et attendre tranquillement en recyclant les commentaires d'une année sur l'autre.

Maintenant, de cette remarque initiale est ensuite venue une autre discussion, là encore assez saisonnière, sur le rôle du baccalauréat au sein de notre système éducatif et de notre société entière.
Pour rappel, le baccalauréat est historiquement et officiellement le premier diplôme de l'enseignement supérieur, à savoir un diplôme signifiant que son titulaire est apte à entrer à l'université ou dans une formation de niveau universitaire (classe préparatoire, BTS, DUT, etc.). Le hic, c'est que cette dénomination de « diplôme du supérieur » n'est en réalité qu'une dénomination d'apparat : que ce soit pour la rédaction des sujets ou l'évaluation, tout le travail est réalisé par des enseignants du secondaire, encadrés par des personnels du Ministère de l’Éducation Nationale, et suivant des directives relevant de l'EN. Le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, pourtant normalement compétent sur toutes les questions liées à l'enseignement supérieur, n'intervient à ma connaissance pas dans la procédure, et les universitaires ne sont finalement présents qu'à des positions relativement symboliques dans le système (présidence de commission ou de jury) et sont toujours bien encadrés.
Le fait est que quoi qu'en disent certains, le bac est bel et bien dans les faits un examen de « fin d'études secondaires » qui ne répond pas particulièrement aux attentes du supérieur. C'est le marqueur d'une scission forte qui existe et demeure entre ces deux mondes que sont l'université et le milieu scolaire, et dont les premières victimes sont nos étudiants, qui découvrent en arrivant en amphi que ce sacro-saint Bac les a préparés à tout, sauf à l'université. Le comble de cette séparation se trouvant dans l'idée qu'a eu à une époque le gouvernement de créer un Baccalauréat Professionnel, qui est par définition un diplôme de formation professionnelle mais qui parce qu'il a été appelé bac laisse miroiter pour de nombreux jeunes la possibilité d'une poursuite d'études à l'université qui relève généralement du cauchemar.

A cela certaines voix dans les universités clament qu'il faudrait entériner ce caractère « diplôme de fin de secondaire » du bac en permettant à coté aux universités de mettre en place une sélection de leurs étudiants. Après tout, beaucoup de filières pratiquent déjà la sélection (sur concours ou dossiers) et s'en tirent pas mal du tout. Malheureusement, plus le bac s'éloignera des attentes universitaires, plus les faits donneront raison aux tenants de cette logique de sélection.
Je dis bien malheureusement, parce que ce serait à mon sens la pire voie à suivre : d'une part elle ajouterait une couche d'examens/dossiers/sélection sur la tête de lycéens qui franchement ont bien d'autres choses à faire à 17/18 ans que de stresser pour leur avenir. D'autre part une telle sélection, pilotée par chaque université dans le contexte de concurrence qu'est la LRU, ne pourrait aboutir qu'à favoriser des stratégies locales d'universités voulant s'en sortir et creuser le fossé entre « celles qui attirent et font le tri » et « celles qui prennent ceux qui veulent bien venir ». Ce serait un dernier clou dans le cercueil de l'égalité des diplômes français, et notre système d'enseignement supérieur n'a pas besoin de cela en ce moment.
Une autre piste, serait a contrario de réinvestir les universitaires dans la supervision et la préparation du baccalauréat. En permettant aux universités d'avoir une partie prenante plus forte non seulement dans la préparation des sujets et leur évaluation (ce qui impliquerait bien entendu d'apporter une compensation à ceux qui prendraient sur leur temps de recherche et d'enseignement pour s'investir dans ces taches) mais aussi pour réussir le tout d'avoir un rôle plus important dans la définition des programmes et des connaissances/compétences attendues de la part des lycéens.
Le principal défaut de cette orientation, outre l'aspect financier bien entendu, serait qu'il faudrait que le ministère de l'éducation nationale et ses agents acceptent de céder en partie leur contrôle des programmes d'enseignement et donc le contrôle de la politique d'enseignement scolaire aux enseignants de l'université, ce qui ne se ferait évidemment pas sans friction (et je comprends très bien que les enseignants du secondaire n'aient pas envie d'être dessaisis de leur compétence au profit d'universitaires souvent très distants des problématiques du lycée).

En attendant nous verrons bien à la rentrée ce que donneront les étudiants nous arrivant de la cuvée 2013. Parce que qu'ils soient meilleurs ou moins bons que leurs prédécesseurs, nous devons les former et leur faire atteindre un niveau avec lequel nous serions bien en peine de mégoter. Les employeurs en fin de chaine n'en ont rien à faire que le bac ait été plus ou moins bon, ils attendent du DUT un certain niveau de fiabilité, et nous le maintiendrons.

mardi 14 mai 2013

Money

Alors que l'examen du projet de loi sur l'Enseignement Supérieur et la Recherche commence en France. Notre ministre de tutelle effectue la traditionnelle tournée médiatique visant à assurer la communication autour du projet en démontrant par avance les vertus de cette nouvelle réforme (un reviewer de papier scientifique trouverait probablement que ce genre d'évaluation avant mise en application est des plus hasardeux, mais visiblement la classe politique est de façon générale plutôt peu accordée avec la chose scientifique).

Outre réduire une nouvelle fois la question de la recherche à un simple levier économique de plus (après tout elle répond à cette interview pour les Echos), Geneviève Fioraso remet sur la table la question des rapports difficiles qu'entretien une partie de la communauté scientifique avec la propriété intellectuelle et la valorisation de la recherche publique.
Je suis plus que réservé sur l'attitude consistant à réduire la recherche à ses retombées économiques directes. Cette vision a généralement tendance à occulter de nombreux aspects des perspectives ouvertes par la recherche (comme l'éclairage sur des questions de société ou encore les retombées via la formation universitaire) mais elle s'explique par la volonté du gouvernement d'avoir un outil de sortie de crise rapide (parce que oui, il faut bien le dire, la plupart des progrès induits par le biais de l'éducation et de la recherche mettent beaucoup de temps à faire effet, beaucoup plus qu'un mandat électoral). Il est aussi possible de s'interroger sur le rôle de la recherche publique face à la recherche privée. Est-il du rôle de l'université et des centres de recherche de fournir de l'innovation calibrée, finalisée et clé en main prête à être produite en masse par l'industrie, ou devrions-nous simplement concentrer nos efforts sur la première partie des travaux de recherche (recherche fondamental, preuves de concept, etc.) en laissant les entreprises intéressées prendre le relais de la mise en application ? Est-ce à l’État de compenser la frilosité d'une partie du secteur industriel en matière d'innovation et de recherche ?

Parmi ces questions, une importante mais trop rapidement occultée est celle de la position des universités face aux brevets. Dans la course à la valorisation scientifique et aux indicateurs bibliométriques (si, rappelez-vous le fameux classement de Shanghai), les brevets sont devenus le trophée de poids, celui qui rapporte des points en masse (ce qui implique une mort lente et douloureuse pour les disciplines dont les travaux ne peuvent par nature pas être brevetés, mais soit). Or la question de ce qu'est un brevet n'est pas anodin, et la notion même de brevet peut être vue comme contradictoire avec la fonction de la recherche publique.
Un brevet est par définition un titre de propriété industrielle qui permet à son possesseur d'interdire l'exploitation d'une innovation par d'autres que lui pour une durée pouvant aller jusqu'à 20 ans. Il implique donc que toute utilisation d'une innovation brevetée par un tiers (et toute recherche basée sur cette innovation) sera donc soumise à autorisation du propriétaire du brevet (en général en échange d'argent). Un brevet a tout a fait sa place dans un système de recherche industrielle : il permet d'encourager l'activité de recherche des entreprises en leur assurant que leurs investissements et leur travail, une fois qu'ils porteront leurs fruits en terme d'innovation et pourront donc rapporter de l'argent, ne seront pas récupérés par le premier malpoli venu. Charge ensuite pour les titulaires desdits brevets de les valoriser sur les 20 ans à venir (ce qui dans certains secteurs peut sembler très long, imaginez si on bloquait l'innovation informatique par paliers de 20 ans) afin de rentabiliser l'investissement.
La question pour moi est que dans un contexte de recherche publique, un brevet est contre-productif, en ce qu'il a pour effet de verrouiller l'innovation, alors qu'à mon sens la fonction de "rayonnement" de la recherche publique est justement de diffuser ses résultats scientifiques et de les rendre les plus accessibles et les plus utilisables possibles. Pour une université, un brevet va surtout être un outil permettant éventuellement d'assurer des rentrées financières, car il pourra être monnayé par des partenaires industriels qui se trouveraient intéressés (ce qui n'est pas toujours le cas, on critique souvent la fermeture des universités face au monde industriel, mais on ne parle jamais de la capacité inouïe du monde industriel à ne pas savoir ce qui passe dans les universités). Mais dans le même temps, ce brevet va par définition interdire tous travaux entrepris par des tiers sur la suite de l'innovation brevetée. De plus seules des entreprises ayant déjà des moyens financiers conséquents (ou une possibilité de négociation "facilitée" avec l'université propriétaire du brevet) pourront envisager d'acquérir une licence d'exploitation, ce qui nuira à la capacité des universités à encourager le développement de start-up innovantes dans leur rayonnement.

Bien entendu, on pourrait m'objecter que le système de brevets permet de protéger les travaux universitaires, en évitant qu'ils soient récupérés et brevetés par des indélicats (déposons les premiers pour ne pas nous faire spolier). Mais le principe même du brevet permet aux universités de se prémunir contre cela. En effet pour être brevetée une invention doit être nouvelle, en ce qu'elle ne doit pas correspondre à une information déjà publique, ou à la simple "mise en application" d'une connaissance déjà accessible au public. Il suffit donc aux équipes de recherche publiques de publier simplement leurs résultats, comme elles le font déjà depuis longtemps, pour empêcher que les dits résultats soient "brevetés" par d'autres. Et autant dire qu'une publication scientifique, même dans une revue d'envergure internationale, demande beaucoup moins de temps et d'efforts à une équipe scientifique qu'un dépôt de brevet en plusieurs langues devant les différents offices de brevets (oui, un brevet est national, la notion de brevet mondial n'existe pas).

Ainsi, quelle politique fait le plus sens pour la recherche publique : breveter un maximum d'innovations, puis revendre des droits d'exploitation à certaines entreprises, ce qui verrouille certains résultats de recherche (en compensation de certains apports financiers pour les universités), ou publier sans brevet, ce qui rend tout de suite l'innovation à la portée du plus grand nombre, mais ne rapporte ni prestige (parce qu'une publication, ça ne rapporte pas assez au kikimeter universitaire de Shanghai) ni finances ?
On voit que derrière cette question, outre la confrontation entre les visions "propriété intellectuelle" et "open-source" de la recherche, se pose aussi la question du financement de la recherche publique, et la façon dont le contexte de "allez chercher les financements dans le privé" conduit les universités à fonctionner de moins en moins selon des logiques de structures publiques, et de plus en plus en adoptant des stratégies d'entreprise.
Personnellement je n'ai rien contre les entreprises et contre le secteur privé, mais je ne suis pas sur que ce modèle de fonctionnement doive devenir hégémonique. L'un des intérêts du secteur public, c'est justement de permettre l'existence d'alternatives. Et de faire avancer l'intérêt commun au-delà de la somme des intérêts privés.

Oui, je sais, je suis encore un vilain idéaliste.

lundi 13 mai 2013

Pirates des Caraïbes

Ce qui est beau avec les serpents de mer, c'est qu'on en a toujours un qui pointe le bout de son nez quand les autres s'en vont. Ces beaux débats de fond qui n'en finissent pas de tourner en rond sont toujours un très bon moyen d'égayer ses fins de journées, quand on découvre quels nouveaux rebondissements viennent relancer ces thèmes si connus, mais qui pourtant ne lassent jamais.
A ce titre, la question du financement de la culture de l'industrie du divertissement en France est un feuilleton inépuisable et sans fin. Certains avaient craint qu'avec le changement de gouvernement et les promesses de campagne de notre nouveau président nous n'arrivions trop vite à un serial ending dans lequel les plus terribles questions seraient finalement résolues, obligeant le spectateur à passer à autre chose. Mais finalement les scénaristes, ne voulant visiblement pas gâcher un thème si porteur, ont eu la bonne idée de nous proposer une saison de toute volée, qui remet en question toutes les bases établies et tous les espoirs d'avancées réelles : la saison de La Mission Lescure.

Parce que voila, pour fêter les 20 ans d'internet, le gouvernement s'est dit que la meilleure idée possible était de confier une mission sur la question de la culture de l'industrie du divertissement et de son financement "à l'ère numérique" à un acteur clé du divertissement pré-internet (si ça c'est pas être visionnaire), et le résultat est enfin disponible ici (500 pages, que je n'ai pas encore lues en intégralité, je l'avoue, promis dès que j'ai le temps je l'ajoute dans ma pile de choses urgentes à lire). En gros on peut résumer les propositions les plus mises en avant par "On va supprimer la HADOPI parce que son nom ne plait pas, demander au CSA de reprendre la sanction généralisée, et puis on va créer une nouvelle taxe pour subventionner la culture l'industrie du divertissement."

Tout ça pour ça.

Voici donc une bonne nouvelle pour tous ceux qui attendaient que la HADOPI remplisse enfin son rôle de développement et valorisation de l'offre légale en France : elle sera morte avant d'avoir fait plus qu'un label autocollant pour sites qui auraient de toute façon existé sans elle. N'en sera visiblement sauvé que le volet répressif, qui certes ne comprendra plus la coupure d'accès à Internet (jamais mise réellement en application), mais va prendre son essor comme radar automatique de l'Internet. Il y a fort à parier que comme jusqu'à présent cet organisme (oui, parce qu'au passage on confie la surveillance de l'internet à un organe de surveillance télévisuelle qui commençait à passer de mode, et passer pour rien, là encore on note l'idée qui va de l'avant) ne surveille de manière effective que les plus gros films/albums/séries du moment (parce que vous comprenez, le but c'est de soutenir la diversité culturelle, n'est-ce pas ?) et se concentre principalement sur les seuls éléments faciles à surveiller, à savoir les échanges BitTorrent, passant à coté de tous les autres modes d'échange de fichier. On n'arrête pas le progrès en marche, et comme BitTorrent va forcément passer de mode et se réduire avec les années qui viennent, on pourra s’enorgueillir d'avoir bouté le dragon du téléchargement hors des frontières de la France. Tartuffe, quand tu nous tiens.
Pendant ce temps, on va bien entendu étendre le domaine des taxes tout azimut, en ajoutant une taxe sur les matériels connectés à internet, qui s'ajoutera de fait à la taxe pour copie privée (à moins de trouver un smartphone/liseuse/PC/tablette dépourvu de disque dur), ce afin de subventionner une industrie culturelle qui pleure de ne pas avoir été capable de négocier le tournant qu'a été internet depuis 20 ans mais qui ne veut surtout pas se remettre en question et s'adapter au marché numérique.

Parce que finalement, il a bon dos le piratage, qui tue de jeunes artistes dans le ventre de leur mère, mais si l'échange généralisé de fichiers n'avait pas existé, on aurait eu quoi ? Les premières tentations de l'industrie de divertissement "traditionnelle" ont toujours été de se faire un maximum d'argent sur le dos du consommateur. S'il n'y avait pas eu le piratage, on en serait bon pour des albums en téléchargement qui couteraient plus cher qu'en support physique, des séries en VOD (avec visionnages très limités) plus chères qu'en DVD, des contenus ne marchant que sur un seul support (obligeant à les racheter quand on veut employer un support différent) et autres aberrations commerciales qui n'auraient pu fonctionner que dans l'absence totale de toute alternative.
C'est une stratégie qui avait plutôt bien réussi à cette industrie pendant des années : les grandes maisons de disque, de production, les institutions cinématographiques et télévisuelles contrôlaient et verrouillaient l'accès au divertissement et à la culture. Elles pouvaient se permettre des politiques de prix élevés sans craindre la moindre remise en question, car pour accéder aux contenus tant convoités, il fallait passer par eux. Peu importe que le produit soit médiocre ou surévalué, un peu de rentre-dedans médiatique et le client était ferré, et de toute façon il ne trouvait pas forcément grand chose d'autre à se mettre sous la dent.
Internet a brisé cette emprise, en créant une voie de distribution ayant toutes les vertus aux yeux du consommateur : directe, de qualité, sans publicités superflues, et gratuites. Bien entendu, le piratage est et reste illégal, et je ne veux pas ici le promouvoir. Mais aux yeux du consommateur, il est devenu compliqué de se résoudre à payer quand on peut trouver mieux et gratuit.
Dans un cas pareil, tout stratège sait qu'il n'y a qu'une solution : s'adapter aux nouvelles conditions du terrain (oui, j'ai joué à des jeux vidéo de stratégie étant jeune). En grands napoléoniens qu'ils sont, les grands patrons de l'industrie du divertissement ont donc pris le problème à bras pour créer des offres nouvelles qui sauraient attirer de nouveaux leurs clients perdus sont allés pleurer dans les jupes du gouvernement. Et ça fait 15 ans qu'ils pleurent, comptant sur le potentiel de séduction politique de "la culture" (oui, Taxi 4, Samantha Oups !  et Les anges de la téléréalité, c'est l'exception culturelle française, il faut la protéger, vous comprenez) pour obtenir des lois toujours plus contraignantes pour les consommateurs et des taxes permettant d'alimenter moult subventions en faveur de sociétés incapables de faire évoluer leurs offres.
Parce qu'à coté de ça, cette industrie s'est tellement sclérosée sur le manque à gagner du piratage (aka l'argent qu'elle aurait pu gagner si les consommateurs avaient dépensé l'argent qu'ils n'ont pas pour acheter au lieu de télécharger) qu'elle n'a eu de cesse de mettre en place toujours plus de contraintes sur ses produits, au cas où sa politique tarifaire ne suffirait pas à faire fuir la clientèle. Nous avons donc eu droit aux tunnels de pubs inévitables sur les DVD et Blu-Ray (alors qu'il n'y en aura pas sur un fichier téléchargé), accompagnés d'avertissements anti-piratage (pour convaincre ceux qui achètent... d'arrêter de pirater ?) et de DRM, ces fameux empêcheurs de profiter de ses contenus légaux en paix (mais qui n'ont jamais su arrêter les pirates de façon efficace, parce que tant qu'à faire d'être mauvais, autant l'être sur tous les tableaux).

Voilà où on en est, encore en 2013 : une industrie dirigée par des incapables, qui sous couvert de "c'est la faute aux méchants pirates" demandent à ce que le contribuable paye pour leur incapacité à prendre la moindre décision intelligente depuis 15 ans. Pendant que le consommateur lambda, prêt à payer pour accéder à des contenus tant que le prix est juste et les contenus de qualité, ne trouve pas grand chose à se mettre sous la dent.
En 2013, il faut encore attendre tant et plus pour qu'une série télévisée étrangère soit diffusée sur les canaux français. Parce que les réseaux de diffusion français ne prennent jamais le moindre risque et ne font doubler que les séries dont le succès est déjà assuré (ouf, il y a eu une innovation récente cette année avec Game of Thrones, mais uniquement parce que c'est la saison 3 et que les deux précédentes ont crée un véritable engouement).
En 2013, il faut encore attendre 3 ans pour qu'un film sortant au cinéma soit disponible en vidéo à la demande. 3 ANS ! 3 années complètes pour pouvoir simplement regarder un film en VOD sur internet. Heureusement le rapport Lescure préconise de passer ce délai à 18 mois, une grande avancée certainement. Avant on ne pouvait voir en VOD que les films que tout le monde avait déjà oubliés, maintenant on pourra voir en VOD les vieux films dont les suites sortent en salle. Un jour on pourra peut-être voir en VOD un film dont on a entendu parler il y a quelques temps, et pour lequel on n'a pas eu envie de se déplacer et débourser 13€ pour une version en 3D qui fait mal aux yeux. Mais pour cela il faudrait que les salles de cinéma assument d'avoir une plus-value dans l'exploitation de film au lieu de n'en être qu'un parasite traité comme une espèce en voie de disparition.

Bref, nous sommes en 2013, et une industrie mourante aux pratiques suicidaires demande encore et toujours plus de subventions, encore et toujours plus d'argent du contribuable, parce qu'elle refuse définitivement d'évoluer. Personnellement, j'ai de plus en plus envie de renvoyer balader cette industrie malade, de la laisser mourir une bonne fois, et d'attendre que des passionnés, des vrais, reprennent le flambeau et créent quelque chose de nouveau et de viable. Parce que tant qu'on laisse les mauvais sous perfusion d'argent public, on empêche aussi les bons de faire bouger les lignes. Bien entendu ce ne sera pas bon du tout pour toutes les petites mains qui s'échinent à faire leur travail de leur mieux en échange de clopinettes, mais je crains que ce soit malheureusement le seul moyen de se débarrasser d'une caste de dirigeants dont le salaire annuel est proportionnel à la vacuité de leurs résultats.

Pendant ce temps-là, le milieu du jeu vidéo n'a pas eu la chance de pouvoir compter à ce point sur l'argent du contribuable, et a donc du faire sans. En ligne de front face au problème du piratage, cette industrie là a pourtant toujours trouvé le moyen de survivre, à croire qu'il existe des miracles en ce monde. Peut-être est-ce parce que certains distributeurs ont développé très tôt une offre dématérialisée intéressante (c'est à dire facile à utiliser, peu contraignante pour l'utilisateur, et qui permet d'acheter de nombreux jeux à des prix souvent bien plus attrayants qu'en magasin) ou parce que les éditeurs ont compris tout l'intérêt d'apporter une plus-value réelle aux éditions physiques (en faisant payer le consommateur 90 à 150€ pour des versions collector incluant des goodies qui sont matériellement impossibles à télécharger). Bref, parce qu'au lieu de pleurer sur leur sort certains ont trouvé de nouvelles façons de reconquérir un public exigeant certes, mais pas forcément pingre quand on sait lui donner ce qu'il veut.
Pendant ce temps-là, le milieu "de niche" de l'animation japonaise ne pouvait pas non plus compter sur l'argent public (vous comprenez, l'animation japonaise et les mangas, c'est mal depuis que Dorothée les a introduit en France, et ça provoque la mort des chatons). Les sociétés de distribution spécialisées dans ce créneau se sont donc lancées dans le simulcast, diffusé via internet. Oui, au lieu d'attendre 2 ans la diffusion française d'une série, le public peut la voir dès sa première diffusion japonaise (en version sous-titrée, le doublage prend fatalement plus de temps). Et sans fin de saison coupée pour créer des faux cliffhangers pathétiques au passage (les grandes chaines concernées par ces pratiques se reconnaitront).
Pendant ce temps-là, des chaines de télévision émettent encore et toujours sur l'ADSL, en misant sur des méthodes de financement alternative, une forte réactivité face aux demandes du public, et une offre de catch-up à faire pâlir toute grande chaine de la TNT. 
Pendant ce temps-là, les nouveaux noms de la fiction française, qui n'auraient jamais eu leur chance sur les grands canaux, financent des films entiers par crowdfunding.
Mais bizarrement, ces gens là, qui innovent, proposent des alternatives, font évoluer l'offre culturelle et assurent une vraie diversité, se débrouillent plus ou moins sans aides publiques.

Parce qu'en fait, un public de consommateurs prêt à dépenser de l'argent pour accéder à une offre légale existe bel et bien. Mais ce public en a juste marre de dépenser pour de la merde en boite.

Et ce que préconise le rapport Lescure, c'est de subventionner la merde, et de la reconditionner par jolis paquets pour qu'elle se vende mieux, en laissant les vrais innovateurs galérer sans aide.
Heureusement que sa mission c'est d'assurer la diversité de l'offre culturelle hein, parce que l'espace d'un instant on aurait pu douter.

(oui, j'ai dit un gros mot)

vendredi 5 avril 2013

La Grande Question sur la Vie, l'Univers et le Reste

Alors que la poussière retombe, comme elle sait si bien le faire, et que les premières évaluations en ligne fusent, l'école 42, nouvelle invention de Xavier Niel et Nicolas Sadirac, commence à prendre sa place et préparer son contingent de rentrée. Mais, si l'on peine à trouver dans la presse des voix divergentes sur le bien-fondé et la qualité déjà reconnue d'une école qui n'a pas encore ouvert, celle-ci n'a pas encore fini de soulever quelques questions. Et comme si son nom l'y destinait, elle soulève entre autres des questions de chiffres. J'avais déjà donné la semaine dernière une première réaction « à chaud » sur ce que m'avait inspiré l'annonce du projet. Cette fois-ci je m'interroge surtout sur certains faits et chiffres annoncés.

Parce que que sait-on, à l'heure actuelle de cette école, en terme d'indicateurs chiffrés ? Selon les sources et les présentations, elle est soit destinée à accueillir 1000 étudiants au total, soit à en accepter 1000 nouveaux par an, ce qui n'est pas du tout la même chose. Les versions variant selon les présentations, il peut convenir de creuser un peu, et de chercher ce qu'il en est. Vous verrez, vous ne serez pas déçus de ce qu'on peut trouver.
Nos seules informations fiables sont quelques indicateurs : l'école sera hébergée dans des locaux d'une surface de 4242m² (le fameux Heart of Code) et les coûts de fonctionnement sont estimés à 50 millions d'euros pour les 10 premières années. C'est à l'aune de ces informations que nous pouvons étudier les deux grandes hypothèses.

La première est que l'école a vocation à accueillir 1000 nouveaux étudiants par an et à les conduire au terme de la formation. C'est par exemple ce qui a probablement poussé le dirigeant d'Ametix à annoncer qu'il faisait une proposition d'embauche ferme aux 1000 premiers diplômés de l'école (proposition qui pour être tenue impliquerait que sa société connaisse une croissance d'environ 9000% en 5 ans, mais bon, dans le monde magique de l'informatique, tout est possible).
Si cette hypothèse tient, alors elle implique que pendant les 5 premières années l'école va « monter en charge » (oui, moi aussi je sais reprendre des termes techniques dans le texte pour mieux cibler mon public) pour atteindre un effectif total de 5000 étudiants (version utopiste, il y aura forcément de l'évaporation, même si elle reste pour l'instant impossible à estimer). Un tel effectif impliquerait donc que sur les 10 premières années, l'école connaisse un effectif cumulé de 40000 étudiants (le temps de la montée en charge).
Avec cette estimation, cela conduirait à calculer que d'une part, en rythme de croisière, la superficie de l'établissement sera d'environ 0,85m² par étudiant (4242/5000), ce qui est peu, convenons-en, et sera probablement un peu moins, vu qu'il faudra aussi intégrer de l'espace pour les enseignants et le personnel de l'école (à moins que l'entretien ne soit assuré par des Roombas, voila qui serait innovant). A ce niveau-là, il va falloir rajouter beaucoup de monde sur les magnifiques vues des futurs locaux pour donner une impression réaliste de ce que sera la vie dans l'établissement. D'autre part, cela permet d'estimer la dépense par étudiant à 1250€ par étudiant (50 millions / 40000), ce qui pour le coup impliquerait que 42 serait certainement la formation supérieure la moins coûteuse du pays (pour information, le budget par étudiant et par an d'une université comme Paris VIII est d'environ 5000€) et que du coup, Xavier Niel ne tient pas seulement une recette pour révolutionner l'informatique, mais aussi pour sauver le budget de l’État, et qu'il a oublié de nous le dire. Clairement, à la vue de ces chiffres, l'hypothèse d'un établissement de pointe sortant 1000 nouveaux « diplômés » chaque année semble peu réaliste. Ou alors les étudiants vont vraiment profiter du caractère « ouverture 24h/24 » de l'école pour organiser des roulements dans les salles machines, ce serait pour le coup une application des trois-huit très « professionnalisante » (ou appliquer des règles de vie dignes d'un équipage de sous-marin).

L'autre hypothèse serait que l'établissement n'est voué qu'à un effectif total de 1000 étudiants, pas plus. Cette version semble corroborée par l'annonce par Xavier Niel lui-même Florian Bucher (le directeur technique de l'école) lors de la conférence de presse lançant le projet (à 22min50s) que l'établissement sera équipé de « un parc informatique de plus de 1000 postes [...] 1 étudiant , 1 poste» et est donc relativement tangible. Elle apparaît également plus cohérente si l'on regarde à nouveau budget et superficie. Cela ramène en effet la superficie à 4,242m² par étudiant (de quoi respirer un peu plus, ou en tout cas éviter de travailler debout en tenant son ordinateur à bout de bras), et le budget de fonctionnement à 5000€ par étudiant, ce qui semble plus dans la norme des coûts de fonctionnement d'un établissement appliquant une pédagogie « par projets » (surtout en démarrant l'exercice avec un matériel et des locaux flambant neufs). Mais cette hypothèse-là présente un souci : c'est que dans les faits l'école va bien accueillir 1000 nouveaux étudiants à la rentrée 2013 (sélectionnés parmi 4000 qui participeront aux formations « piscine » de cet été).

Que va-t-il donc se passer dans un an ? Si l'effectif se maintient à 1000 étudiants, il n'y aura alors pas de place pour de nouveaux venus. Cela donnerait donc une école formant un contingent de 1000 personnes, en ouvrant ses portes une fois tous les 5 ans. Ça a un coté très « école d'élite ultra prestigieuse » mais semble complètement décorrélé des besoins des employeurs qui vont avoir besoin d'un flot continu de nouveaux développeurs, pas d'un lot quinquennal.
Donc pour assurer un flux continu, sans augmenter l'effectif total de l'établissement, il n'y aura qu'un moyen : miser sur les départs. Qu'ils soient volontaires (abandons, réorientations) ou forcés (personne n'a dit que l'école autoriserait le redoublement en fin d'année si un étudiant ne donne pas satisfaction). Il n'est donc pas impossible qu'à l'approche de l'été 2014, un grand nombre d'étudiants de cette école se retrouvent à faire leur valise après avoir manqué (par motivation personnelle ou par manque de niveau) leur première année. Après tout, le meilleur moyen de sélectionner et former des « génies », c'est encore de brasser large au départ et de ne garder que les pépites. Et puis qui pourra se plaindre ? L'école est entièrement gratuite, elle ne doit rien à ses étudiants, à aucun moment.
Ces étudiants (qui risquent au final de représenter une quantité non négligeable) se retrouveront donc au bout d'un an, avec une formation intensive mais non validée, des compétences imparfaites, et aucun mécanisme d'équivalence qui leur permette de valoriser leur année dans un autre établissement. Retour à la case Bac+0 (pour ceux qui auront passé leur bac avant de venir, les non-bacheliers pour le coup ne risquent effectivement rien), chose embêtante en fin de première année, plus difficile à supporter si on se fait éjecter à l'approche de la fin de cursus.

Bien entendu je n'affirme pas que c'est ce qui va arriver. Dans l'absolu nous ne savons pas, et certaines choses restent floues. Je pense qu'il serait toutefois bon, pour tous les candidats qui vont passer les sélections de cet été, de savoir à quoi s'en tenir sur cette question. Combien peuvent espérer passer en 2° année ? Valider le cursus court en 3 ans ? Combien arriveront au bout des 5 ans de formation sur la totalité des entrants ? Qu'adviendra-t-il des perspectives de ceux qui n'arrivent pas au bout ? Un choix d'orientation aussi marqué que celui-là (parce que la formation sera exigeante, c'est certain, et parce qu'elle ne permet pas de réorientation dans des cursus autres) mérite au moins d'être étayé par des informations claires, et pas de jolies promesses.

Maintenant il se peut que j'aie raté certaines informations sur le sujet, ou que j'aie mal lu certains chiffres. Si quelqu'un ayant plus d'informations sur le sujet passe par ici et peut fournir des éclaircissements, je serai ravi de les intégrer dans la réflexion.

Et comme je l'ai conclu dans mon précédent billet, de toute façon, nous jugerons sur pièce. Je préférerais juste éviter que dans le compte ce soient les étudiants qui servent de variable d'ajustement.

NB : mise à jour rapide en temps réel :
J'ai demandé à Nicolas Sadirac directement par twitter, qui vient de confirmer l'hypothèse "1000 étudiants par promotion". Ce n'est donc pas une formation en piscine, mais bien en sous-marin qui se profile.

mardi 26 mars 2013

Born 2 be alive

C'est ce matin, en grande pompe et après un buzz désormais très « traditionnel » (dont le nom de code fut #born2code) que Xavier Niel a annoncé son nouveau projet qui va « révolutionner » la société : une école d'informatique, gratuite, ouverte à tous les jeunes de 18 à 30 ans, en 3 à 5 ans, censée apporter de la fraîcheur, de l'innovation et des poneys arc-en-ciel dans un enseignement supérieur français sclérosé et maléfique qui ne laisse pas éclore les vrais talents. Derrière lui dans cette aventure Nicolas Sadiraz, fondateur et ancien directeur d'Epitech (une école « révolutionnaire » et « innovante » à quelques milliers d'euros par an, elle) ainsi que quelques uns de leurs anciens partenaires, qui ont participé à une conférence de presse aux allures de grand-messe messianique.

Derrière la couche de communication typique du personnage Niel (à grands coups de teasings, de messages plus si cachés que ça à force et moult références cette fois à Douglas Adams), le principe de son établissement semble être simple : l'accès est ouvert à tout candidat sans condition de diplôme (il faut juste avoir entre 18 et 30 ans), la scolarité (ouverte pour 3 ans dans l'immédiat, vraisemblablement sur 5 ans au final) est entièrement gratuite, tous les frais étant réglés par une association à but non lucratif financée pour le moment par Xavier Niel lui-même. Pas de diplôme ni de certification délivrée à la fin (enfin probablement un « diplôme » maison qui n'aura juste pas d'équivalence dans le système officiel), des locaux et un équipement pimpants et une méthode pédagogique bien connue : de la pédagogie par projets à toutes les sauces et en toutes circonstances.

Sur le papier cela vend bien, et il y a effectivement une initiative intéressante, celle de créer un établissement performant et gratuit. Cependant tout cela a été tout de suite vendu avec un discours particulièrement fort : l'enseignement supérieur français est mauvais au possible, voici enfin une école qui va bien faire les choses.
Et cette doctrine a été déclinée sur tous les tons : bouh la vilaine éducation nationale qui rejette des jeunes sans même le bac alors que ce sont certainement des génies méconnus, bouh les vilaines écoles qui ne font rien qu'à donner des cours aux étudiants qui aimeraient s'épanouir par eux-mêmes, bouh aux universités qui font des cours en amphi quand les supports de cours magistraux du MIT sont disponibles en ligne, bouh aux diplômes qui sont une sclérose du système français, bouh à ces programmes scolaires qui sont mal faits et n'enseignent pas les vrais choses utiles en entreprise. Bouh à tout le monde sauf nous qui sommes les seuls à bien faire les choses.
Du coup, pour faire passer le tout et faire rêver les cohortes de futurs étudiants, nos joyeux nouveaux messies de l'enseignement en informatique sortent la brosse à reluire de compétition. En expliquant à tous ceux qui ont du mal dans le parcours scolaire standard qu'ils sont de vrais génies non-reconnus et foulés au pied par une éducation nationale qui ne veut produire que de l'élève formaté, obéissant et incapables d'innover (on avait pas vu mieux depuis Percy Jackson, vous savez, cet adolescent hyperactif et dyslexique dont on découvre qu'en fait il est un demi-dieu plein d'énergie et dont le cerveau est « câblé » pour lire naturellement le grec ancien, mais si, rappelez-vous). Et pour assaisonner le tout, on nous présente les (futurs) locaux de l'établissement (visiblement pas encore construit, ce ne sont que des images de projets) avec bâtiments étincelants, intérieurs designs, ordinateurs rutilants (oui, pour une formation d'informatique étiquetée « pédagogie P2P », ils ont choisi de travailler sur Mac, les machines les plus cloisonnées du marché) et projet pédagogique ambitieux (oui, de la pédagogie en peer-to-peer, c'est à dire en gros de la pédagogie par projets et entre étudiants, parce que les profs de toute façon, ça ne sert pas à grand chose et ça râle trop, c'est bien connu).

Au final, qu'en penser ?

Personnellement je suis extrêmement partagé sur le projet. Si créer par pure philanthropie (ahem ahem) une école pour former des jeunes est tout à fait louable, reste à voir ce qu'il va en ressortir. Le modèle pédagogique mis en avant (qui n'a rien de nouveau, quoi qu'en disent ses promoteurs c'est de la pédagogie « nouvelle » et « active », comme il en existe dans certains établissements depuis très longtemps) donne de très bons résultats avec les étudiants déjà motivés et ayant le goût d'apprendre, mais ne convient pas à une grande partie de la population arrivant dans le supérieur, qui cherche souvent des repères que seuls les enseignants peuvent apporter, et qui a parfois aussi besoin d'être poussée pour avancer plutôt que de passer ses nuits à jouer avec sa guilde.
Sur le programme, déjà disponible en ligne (et qui ressemble plus à une plaquette publicitaire qu'à un vrai programme pédagogique, quand on observe le vocabulaire et les tournures employées), on peut se faire une idée du contenu des 3 premières années. La moindre des choses est de constater que les concepteurs de ce programme ont parfois une vision de l'informatique assez singulière (j'apprends que la programmation réseaux et l'assembleur x86 sont de « l'environnement UNIX ») et une hiérarchisation des notions assez différente de ce à quoi on peut être habitué (par exemple pourquoi attendre la troisième année pour faire du SQL tout en se précipitant sur l'IA dès la première année ?). Sinon il ressort qu'en effet ce programme est plutôt ambitieux (même si on ne sait pas trop pour l'instant si les étudiants verront tout le programme ou si c'est un menu à choix) mais qu'il est aussi très ancré dans les technologies et les outils, ce qui risque d'en faire une formation intéressante sur le court terme mais très rapidement périssable.
Car oui, il est clair que les employeurs sont souvent très demandeurs de jeunes sachant manier les « outils » les plus récents du marché, ce qui peut tout à fait rejoindre l'objectif de Xavier Niel : mettre sur le marché de l'emploi les jeunes dont les employeurs ont immédiatement besoin, dans un secteur où certaines sociétés pratiquent un turn-over effréné. Mais bizarrement les vieux ronchons d'enseignants que nous sommes avons pour principe de surtout inculquer à nos étudiants les méthodes et les processus qui leur permettront de continuer à être utiles tout au long de leur vie, et de n'employer les outils que comme éléments de mise en pratique, parce qu'une carrière dure plus de 40 ans et que les outils doivent rester ce qu'ils sont, des instruments utiles mais que l'on finira par remplacer.

A coté de cela, l'idée d'offrir une vraie chance à des rejetés de l'enseignement classique est une piste intéressante, mais qui là fleure bon l'argument commercial plus que la vraie stratégie de développement. C'est un fait, il y a des jeunes qui ne réussissent pas à s'épanouir dans le système d'enseignement français standard (qui est beaucoup plus multiple et polymorphe que ce que certains veulent bien nous faire croire) et qui pourraient être des personnes très brillantes si elles avaient une vraie chance. Ce phénomène est potentiellement plus marqué en informatique que dans d'autres disciplines, puisque cet enseignement ne démarre encore maintenant que trop tard dans les parcours scolaires (l'éducation nationale s'y met progressivement, mais tant qu'il n'y aura pas de vrais enseignants d'informatique générale dans les collèges et lycées il restera beaucoup à faire) et que les jeunes pouvant y prendre goût n'ont donc pas l'occasion de briller et être remarqués avant qu'il ne soit trop tard et qu'ils décrochent du système. Mais ces profils restent rares. Beaucoup de jeunes vraiment doués et innovants tirent quand même sacrément bien leur épingle du jeu et réussissent leurs études avec brio, j'en connais, je travaille même avec quelques uns de ces « génies » et j'ai probablement eu la chance d'en avoir quelques uns comme étudiants, et ils n'ont pas l'air si traumatisés que ça.
Le hic c'est donc que des génies méconnus de l'informatique, il y en a probablement, et que certains trouveront peut-être dans cette école une opportunité à saisir. Mais je doute qu'il y en ait 1000 par an de ces « non-bacheliers qui en fait ont un vrai potentiel » et je pense que l'école va probablement rempli ses rangs d'étudiants aux profils beaucoup plus standards. Ces étudiants standards vont donc se développer dans un contexte de pure « pédagogie par projets » pour développer leur potentiel en travaillant essentiellement comme des autodidactes réunis. Ils ne vont finalement rien faire de plus ou moins extraordinaire que dans une formation tout à fait classique, à ceci prêt qu'ils vont certainement passer à coté de la vraie plus-value universitaire : celle de pouvoir étudier des sujets de pointe, et pas seulement des technologies déjà « maîtrisées ». Et comme je le disais déjà ici, pour moi ce qui fait la valeur d'un établissement ce n'est pas de recruter des gens brillants et s'assurer qu'ils le restent, c'est d'apporter de la valeur à la totalité des étudiants, en les poussant plus loin que leur « potentiel brut ».

En définitive je reste pour l'instant dubitatif sur les résultats réels de cette école (qui va attirer, c'est certain) et je pense qu'il faudra juger sur pièce. A terme l'absence de diplôme « réel » et donc valorisable comme tel en sortie d'école risque d'être un handicap sérieux pour des jeunes dans un environnement où l'ingénieur est roi. Il faudra certainement de nombreuses années pour évaluer avec pertinence cet établissement (ne serait-ce que le temps que les premières générations d'étudiants en sortent et s'intègrent dans la vie active) et surtout son impact sur le paysage de la formation informatique en France (ok, surtout autour de la capitale) par sa capacité de captation (parce qu'en prenant 1000 nouveaux étudiants par an, cette école risque d'assécher quelques établissements concurrents et de créer de sérieux appels d'air). Dans un premier temps, nous pourrons observer quelle part de ces fameux « non-bacheliers » nous retrouverons parmi l'ensemble des inscrits de la rentrée 2013, cela sera un premier indicateur quand à la « cible » réelle de l'établissement par rapport à son affichage.
Sur la démarche, autant je trouve très appréciable l'idée de proposer quelque chose de nouveau dans le paysage de la formation en France (parce qu'il n'y a jamais UNE façon de faire les choses, les méthodes et structures doivent être multiples et variées pour que chaque étudiant trouve ce qui correspond à son profil), autant je ne peux que trouver détestable l'idée d'arriver en crachant sur ce qui existe déjà, comme si nous n'étions que des incapables obtus et n'ayant rien apporté de nouveau.

Et de notre coté, nous continuerons à faire ce que nous savons faire de mieux : produire de la connaissance et la diffuser, et tant pis si nous ne sommes pas le MIT et que notre méthode ne plaît pas à M. Niel et ses amis. Parce que l'air de rien, notre travail, nous savons le faire, et que nous sommes bien moins « sclérosés » qu'ils ne veulent bien l'admettre.

Il faudra peut-être que je fasse un billet sur qui court après qui entre universités et entreprises, parce que les tours d'ivoires ne sont pas toujours là où on croit.

Technologic

Parmi les grandes discussions entourant le projet de loi visant à réformer l'enseignement supérieur (oui, encore un, ça faisait longtemps) que notre ministre a présenté officiellement le 20 mars dernier, une de celles qui me touche le plus dans l'immédiat est vraisemblablement celle se tenant autour de la nouvelle obligation des STS (Sections de Technicien Supérieur) d'accueillir en priorité des étudiants issus de Bacs Professionnels et celle des IUT (Instituts Universitaires de Technologie) d'accueillir en priorité des étudiants issus de Bacs Technologiques. Enseignant en IUT depuis environ 8 ans, je commence à avoir un aperçu de ce que donne chez nous l'accueil d'étudiants venant de filières technologiques. De ce que j'en vois, cette politique de quotas qui ne dit pas son nom a tout de la « fausse bonne idée » qui ne va vraisemblablement pas arranger les soucis de notre système d'enseignement supérieur. Au-delà du pseudo argument sur la mission des IUT (sur lesquels je centrerai mon propos) et des STS, il s'agit en effet à mon sens d'une loi qui relève surtout de l'affichage politique et qui va à l'encontre de l'intérêt des étudiants.

Pour commencer, un point sur la situation actuelle. D'après les chiffres que j'ai trouvés sur le site de l'éducation nationale (qui datent un peu), la proportion de bacheliers technologiques en IUT est au global de 33,2% par rapport à l'effectif global. Si cette valeur est vraisemblablement variable suivant les disciplines (l'informatique est réputée par exemple pour prendre peu de bacheliers technologiques en entrée), elle n'est pas réellement « faible ». Il faut donc interpréter ce que peut représenter cette notion de « priorité » avancée par le gouvernement dans le contexte actuel ? S'agit-il de monter à plus de 50% de bacheliers technologiques ? Ou de viser un objectif dans les faits « déjà atteint » qui ne changera pas grand chose au fonctionnement des établissements. Le manque de précision sur les objectifs précis est à ce titre assez gênant puisqu'il entretient autour du débat un flou nous empêchant d'anticiper les effets concrets de la réforme.

Un des grands arguments de cette réforme serait la « mission » des IUT, comme si ceux-ci avaient été conçus pour accueillir les étudiants issus de filières technologiques. Cet argument est en grande partie faux. Historiquement les IUT ont été conçus à la fin des années 60 pour accueillir des étudiants venant de baccalauréat général et cherchant une formation à visée professionnelle en deux ans. Leur ré-orientation vers l'accueil fort d'étudiants issus de filières technologiques n'est que relativement récente, et trouve surtout écho dans la volonté dont a témoigné V. Pécresse lors qu'elle était Ministre de l'enseignement supérieur de 2007 à 2011.
La vraie limite de cette mission de formation professionnelle n'est pas tant due aux IUT en eux-même qu'au contexte qui s'est développé autour. Autant dans les années 70 de nombreux étudiants envisageaient sereinement de se contenter d'un Bac+2 et d'avoir de bonnes perspectives d'emploi et de rémunération, autant à l'heure actuelle tout est fait pour inciter les étudiants à poursuivre leurs études le plus longtemps possible (ou en tout cas à viser un Bac+5, ingénieur ou équivalent) s'ils veulent tirer leur épingle du jeu. Avec en plus une offre de formation supérieure qui s'est étoffée ces dernières années (l'apparition des licences professionnelles et l'augmentation du nombre d'écoles privées), tout incite les étudiants qui en ont les moyens (intellectuels et/ou financiers) à poursuivre le plus longtemps possible.
Or la formation dispensée en IUT est à la fois très complète (1800h en deux ans, plus un stage, alors qu'une formation « fac » propose 450 à 600h de formation par an) et très efficace (car ciblée, et soutenue par des enseignants, enseignants-chercheurs et professionnels qui s'impliquent fortement, parfois d'ailleurs au détriment de leur progression de carrière). Cela fait du DUT un diplôme très apprécié des licences et des écoles qui y reconnaissent des profils compétents, sachant travailler et souvent très motivés par leur champ professionnel. Les IUT ne peuvent donc pas faire grand chose pour enrayer ce phénomène qui leur échappe, à part saboter leur travail volontairement, ce qui serait peu intelligent, tout de même.

Au-delà de cet argument de la mission (qui peut être redéfinie avec le temps, oui, mais n'est pas un argument de « légitimité historique »), cette réforme a en fait une volonté très « politique » et qui fait suite à une série de choix stratégiques concernant l'enseignement français qui mettent le gouvernement actuel dans une situation difficile.
Lors de la création du baccalauréat professionnel en 1985, le ministre J.P. Chevènement a voulu faire de l'affichage : créer une filière professionnelle, censée déboucher sur une insertion directe dans la vie active, mais l'appeler baccalauréat pour pouvoir ensuite se vanter que 80% d'une classe d'age passe le bac (sans distinguer général, technologique et professionnel). Le fait est qu'en choisissant de faire de cette formation professionnelle un baccalauréat, le ministre a ouvert la voie de ces bacheliers à la poursuite d'études dans l'enseignement supérieur, même si ce n'était pas son intention première (le baccalauréat est par définition première un diplôme ouvrant l'accès aux études supérieures, c'est historiquement sa seule raison d'être). Suite à cela, les bacheliers professionnels ont connu la même dynamique que les étudiants d'IUT : un contexte économique incitant plus à la poursuite d'études qu'à l'insertion professionnelle. Sauf que dans leur cas, l'intégration dans les structures d'enseignement supérieur classiques se passe beaucoup moins bien. Du point de vue du supérieur, ces étudiants présentent généralement des faiblesses globales (sur leur capacité de compréhension, de travail, d'autonomie) par rapport à ceux provenant de filières générales ou technologiques qui font qu'ils ne peuvent pas poursuivre efficacement leurs études, sauf cursus spécialement adaptés (et parfois avec des objectifs moindres que ceux des cursus standards). Ils se retrouvent donc dans un monde universitaire auquel ils n'étaient pas vraiment destinés et qu'ils ne sont pour la plupart par armés pour suivre, et échouent.
Du coup, comme il faut permettre à ces bacheliers de poursuivre leurs études (parce que poursuivre ses études après un diplôme professionnel, quand on parle du bac, c'est normal, quand on parle du DUT, c'est un dévoiement du diplôme), il faut leur créer une place là où ils ont une chance de réussir, quitte à pousser les autres. Donc on impose des quotas de Bac Pro en STS, et histoire que les étudiants issus de Bac Techno (un des publics habituels des formations STS) ne soit pas en reste on les recase bon gré mal gré en IUT. Que l'on pousse pour ce faire des étudiants issus du bac général et qui réussissaient jusque là bien en DUT n'est visiblement pas un problème. Et bien entendu personne ne se pose la question de savoir si ces étudiants ainsi casés de force vont réussir leurs études, l'important c'est l'affichage, on pourra toujours reprocher aux enseignants de ne pas faire de miracles ensuite.

Parce que le point censé être la clé de cette réforme, à savoir de permettre la réussite des étudiants, est tout sauf garanti. Notre établissement accueille déjà depuis des années des étudiants issus de Bac Technologique (en Informatique, nous accueillons des étudiants issus de Bac STI ou STG – qui changent de nom cette année), et j'ai déjà eu l'occasion de constater à quel point cet accueil peut être un véritable tremplin pour certains de ces étudiants. Mais la contrepartie de cet accueil est souvent un taux de réussite relativement faible chez ces étudiants, qui s'ils n'ont pas une motivation très forte s'écroulent très souvent en fin de premier semestre. Sur les 16 étudiants issus de Bac Techno que nous avons accueilli en DUT Informatique à la rentrée dernière (dans une promotion de 70 étudiants), la moitié ont déjà abandonné, et les autres ne sont pas sûrs de valider leurs deux premiers semestres.
Le blog Gaïa Universitas, dans son argumentaire en faveur de cet élément de réforme, pointe que le taux de réussite est de 68% chez les étudiants venant de filière technologique en DUT (contre 13,5% en fac, ce qui est effectivement très faible). Mais ce taux est déjà plus faible que le taux de réussite global (de 74,3%) [source site MESR] alors que ces étudiants sont triés sur le volet (examen plus attentif des dossiers, entretiens avec les étudiants afin de mieux cerner leurs motivations et s'assurer qu'ils ne se fassent pas une fausse idée du métier, etc.) et que souvent sont mis en places des efforts particuliers pour aider ces étudiants à réussir (soutien, suivi) qui sont applicables à petite échelle, mais ne sont pas généralisables à l'échelle de toute une promotion (à moins qu'on nous apporte des budgets et des enseignants supplémentaires, mais vous comprenez, c'est la crise). Dans ces conditions, ouvrir les portes de l'établissement en très grand par un mécanisme de priorités risque fortement de faire arriver des étudiants qui ne sont clairement pas armés pour suivre ce genre de cursus, et à qui on aura fait miroiter une poursuite d'études ne pouvant mener qu'à un échec.
Bien entendu à ce moment on nous reprochera de trop attendre de ces étudiants que l'on nous a fait accepter de force et on nous demandera certainement de revoir les ambitions du diplôme à la baisse. Le hic c'est que le DUT n'est pas un diplôme dont le niveau est fixé pour faire joli sur des organigrammes, c'est un diplôme dont le niveau d'attente correspond aux besoins des métiers concernés, et que si c'est pour former des informaticiens incapables d'écrire un programme ou configurer un réseau, autant arrêter les frais tout de suite.

Finalement, si les IUT ne répondent pas actuellement à la « mission » que veut leur confier le gouvernement, il faut bien comprendre qu'ils répondent à un besoin réel. Celui d'étudiants venant de filières générales, pas spécialement privilégiés, qui sont pris à choisir entre des classes préparatoires qui ne leurs conviennent pas (parce qu'ils en ont marre des maths et de la physique, parce que le rythme est éprouvant et souvent destructeur, parce que la formation est « optimisée concours » et n'apporte souvent que peu de compétences employables directement) et des cursus en licence qui n'ont pas les moyens (financiers, matériels et humains) de mettre en place des formations aussi efficaces qu'il le faudrait (et je le sais très bien, je suis un ancien Bac S qui a choisi d'étudier en IUT, puis est passé par la fac et a finalement fait une thèse). Cette politique de priorités (pour ne pas dire quotas, parce que notre ministre nous a dit que le terme de quotas ne serait pas employé, vous comprenez, les mots c'est mal et ça pourrait vouloir dire des choses) passe du coup complètement à coté de ce besoin réel : les étudiants plutôt bons qui seront refusés en IUT « parce qu'il faut faire de la place aux bacs technos » vont se retrouver devant ce choix qu'ils refusent de faire (prépa ou fac) et il y a de fortes chances qu'une grande part d'entre eux finisse par atterrir dans le privé : dans des écoles qui préparent au BTS par exemple (qui étant établissements privés pourront ne tenir aucun compte des priorités ministérielles) ou dans des écoles avec prépa intégrée (certaines délivrant un diplôme d'ingénieur, d'autres un simple Master, et qui dans les deux cas coûteront cher en frais d'inscriptions). Il serait beaucoup plus efficace (et moindre en effets pervers) de travailler davantage sur l'offre universitaire standard, en donnant aux universités les moyens de mettre en place des diplômes de licence aussi attractifs et efficaces en terme de formation que le DUT (en comptant qu'en plus les IUT faisant déjà partie des universités, il y a déjà des bonnes volontés en interne pour aider à améliorer tout ça). Cela attirerait du coup de nouveau les bons étudiants sur les bancs de la fac et créerait mécaniquement de la place en IUT et STS. Mais cela demanderait des moyens, une volonté politique affirmée, et d'arrêter de faire de l'université la dernière roue du carrosse de l'enseignement supérieur français, sûrement trop demander à l'heure actuelle.

Et éventuellement il faudrait envisager d'arrêter de donner le bac à des étudiants qui ne sont pas capables de suivre une consigne simple, manier les opérations de base (tous les ans je commence par réapprendre à mes étudiants comment poser une division) et s'exprimer en français correct. Mais là je suis utopiste.

Et aussi se demander pourquoi dans le système français à chaque fois qu'un gouvernement crée un diplôme à visée professionnelle ce dernier devient en quelques années un tremplin fort pour la poursuite d'études. Il y a certainement une piste intéressante à creuser.

dimanche 17 mars 2013

Hidden Agenda

Voici juste une petite quenelle pour garder le blog un peu actif en attendant d'avoir le temps de refaire quelques billets de fond, avec un aperçu de mon agenda de la semaine :
  • Lundi : je suis en cours toute la journée ou presque, et je dois rencontrer des étudiants pour faire un point sur leur projet de fin d'année.
  • Mardi : je participe à un séminaire dans lequel je dois faire une présentation de certains travaux, devant un public qui ne devrait pas manquer de questions. Le séminaire n'étant pas sur Paris je vais faire l'aller-retour en train dans la journée.
  • Mercredi : je fais une présentation sur les Serious Game dans une conférence, là encore hors de Paris, là encore aller-retour sur la journée.
  • Jeudi : une journée calme, à savoir uniquement des cours et un peu d'administratif.
  • Vendredi : Visite de l'Agence d’Évaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur à mon laboratoire en vue de notre évaluation quadriennale quinquennale. Autant dire que tout le labo va devoir être sur le pont.
Voila, ce n'est pas une semaine-type, clairement, mais juste un aperçu de comment quelques événements peuvent s'enchainer rapidement et tomber au même moment. 

(et bien entendu je passe mon dimanche après-midi à préparer tout ça, parce que les présentations ne vont pas s'improviser)


lundi 4 février 2013

Laws of Attraction

Il n'aura certainement échappé à personne que pendant que nous savourons avec délice cet hiver dont beaucoup pensaient qu'il n'en finirait jamais de venir, l'ensemble des députés du pays se sont réunis pour échanger et s'affronter sur ce champ de bataille épique qu'est l'assemblée nationale, ce afin de savoir si finalement oui ou non les personnes de même sexe auraient le droit de se marier entre elles, avec tout ce que cela entraîne.

Je ne fais pas ce billet pour discuter de la question du « mariage pour tous ». J'admets y être favorable, mais ce n'est pas la question qui m'intéresse ici. Le point central de ce billet est surtout un argument que j'ai entendu plusieurs fois lors des débats de ces derniers jours (oui, on peut suivre l'intégralité des séances publiques grâce au site dédié de l'Assemblée Nationale, et c'est un exercice que je conseille à tous) et qui m'interpelle vivement, tant par sa propension à revenir encore et encore dans les propos, et dans l'erreur surprenante qu'il me paraît contenir.

Cet argument, c'est celui dit « de la loi naturelle », qui fut à un moment tant répété que certains se sont demandés si un certain vieux parti n'avait pas finalement réussi à s'infiltrer dans l'hémicycle en douce.

Cet argument suppose visiblement que le gouvernement viserait à enfreindre les lois de la nature par ses réformes, ce qui serait donc mal. Et pour tout dire, tout il me laisse perplexe.

Tout d'abord parce que je vois mal comment le législateur pourrait réussir à changer les lois de la nature par le simple fait de lois et de décrets. Le gouvernement pourrait bien faire voter qu'à l'avenir la gravité est nulle et non avenue et qu'il fera 35 degrés à l'ombre en hiver, je ne pense pas que cela nous amène à aller travailler demain en apesanteur et en short. L'explication complète doit donc être que certaines lois visent à autoriser des pratiques scientifiques qui elles ne respectent pas les lois de la nature, mais là encore, ce raisonnement pose soucis.

Si l'on considère que les lois de la nature sont des lois scientifiques, il apparaît que contrairement à ce que certains pensent, la science permet de les préciser, et certainement jamais de les enfreindre. Le propre de la science est de comprendre et connaître le monde et d'en cerner et décortiquer toutes les subtilités (même si parfois certaines subtilités ne survivent pas à la façon de les décortiquer, mais c'est un débat à part). Descendant de façon de plus en plus profonde dans la compréhension des mécaniques qui font tourner ce monde, la science ne saurait à aucun moment violer les règles de la nature qu'elle entend étudier, elle n'en serait tout bonnement pas capable. Tout au plus peut-elle nous apporter quelques surprises, en nous faisant réaliser que ce qui semblait impossible est finalement envisageable, et que ce qui semblait certain n'est pas toujours vérifié. La science n'a par exemple jamais enfreint la loi de la gravité, mais elle a permis de trouver d'autres forces, tout aussi « naturelles » qui nous permettent de faire voler des avions et d'envoyer des fusées dans l'espace. Et les mécanismes permettant de le faire étaient déjà présents dès le Big Bang, il nous a juste fallu du temps pour les découvrir et les apprivoiser. Ainsi, si la nature a ses lois, alors les scientifiques en sont les patients juristes, cherchant à la comprendre et l'interpréter. A ceci près que si un scientifique s'égare trop dans ses interprétations, la réalité a tôt fait de lui démontrer son erreur, sans avoir recours à un juge. Sur cet effet, la nature est sans appel.

Maintenant il est aussi possible que ces fameuses « lois de la nature » fassent référence à une sorte d'état naturel du monde, qui serait sans cesse contredit par les constructions artificielles de l'homme. Comme si l'homme ne faisait pas partie de la nature et du monde, comme si la nature n'était pas déjà le point d'équilibre d'une multitudes d'interactions, toutes artificielles à leur manière. Comme si la ruche d'un essaim ou une colonie de coraux étaient plus naturels par essence. Cet état d'esprit reviendrait alors à renier tout ce qui est produit par l'homme, sous prétexte que c'est contraire à la nature première, comme si nous n'avions pas justement passé quelques dizaines de milliers d'années à nous écarter autant que possible de l'état primitif. Il s'agit donc peut-être finalement d'un argument hautement traditionaliste, visant à dire que les choses ont toujours été d'une certaine façon, et donc qu'elles ne devaient pas changer, parce qu'elles n'avaient pas changé auparavant. Vous noterez la subtilité de cette logique et la joie que peut ainsi procurer sa généralisation.

Au final, je tiens tout de même à préciser que je ne considère pas que le fait de découvrir grâce à la science de nouvelles possibilités implique de forcément y recourir. La science ne fait que créer des possibles, parmi lesquels nous devons décider sur quelle voie nous orienter, que conserver et que refuser. C'est justement le principe de la loi des hommes, celui d'un choix de société.

Donc s'il vous plaît, Mesdames et Messieurs les députés, occupez vous d'écrire collectivement la loi des hommes, et laissez la nature aux bons soins des scientifiques. Promis, nous veillerons sur elle avec la plus grande attention.

mercredi 16 janvier 2013

In Memoriam

Je n'ai pas eu beaucoup de temps pour écrire ces dernières semaines, fin de semestre chargée. Et pour tout dire à la base j'avais prévu de reprendre ce mois de janvier par un billet sur le projet de loi qui va encore une fois réformer et sauver l'enseignement supérieur français, comme tous les projets précédents. Mais il s'est passé quelque chose qui a changé la donne, et qui court-circuite tout le reste.

Ce qu'il s'est passé, c'est que Aaron Swartz est mort.

Je ne ferai pas semblant d'avoir connu A. Swartz depuis des années et d'avoir suivi son travail avec attention. Comme au final beaucoup parmi nous, je n'ai pris connaissance de son existence qu'au moment où elle s'est tragiquement éteinte. Je n'entrerai pas non plus dans les débats futiles quand à savoir s'il a vraiment été pilier de la création de RSS ou simple aide annexe, ou sur la part exacte et chiffrée qu'il a tenue dans la fondation de Reddit. Parce que ces considérations sont finalement secondaires pour le moment. Ce qui compte, c'est que c'était un passionné, quelqu'un qui aimait l'informatique, voulait la faire évoluer, et voulait partager cette évolution avec le reste du monde, et que le monde lui est tombé dessus et l'a accablé pour ça.

Aaron Swartz a enfreint un tabou important en s'attaquant à ce qu'il y a actuellement de plus honteux dans notre économie mondiale de la recherche scientifique : il a osé sortir des articles scientifiques appartenant officiellement à des revues payantes pour les diffuser gratuitement. En faisant cela, il a pointé l'ineptie de cette économie du savoir qui permet à quelques maisons d'édition de gagner leur vie sur le travail des chercheurs et à travers eux sur l'argent des étudiants et des contribuables.

Il faut comprendre que depuis des années, le mot d'ordre de la recherche mondiale est publish or perish : pour exister, il faut publier, c'est à dire écrire des articles scientifiques et les faire publier dans diverses conférences et revues spécialisées, de façon à montrer que l'on est un chercheur « productif ». Depuis des années, on ne parle plus que de nombre de publications par an, d'impact factor, de nombre de citations et de h index. Cette frénésie d'écriture, qui tient autant de l'exercice de communication continue que de recherche elle-même (savoir où soumettre, qui citer, quoi dire pour être accepté, lu et repris) a ainsi encouragé une véritable économie de l'édition scientifique, poussant en avant les conférences et les revues qui fonctionnent sur le travail bénévole des chercheurs.
Comment ça se passe ? Prenons l'exemple d'une revue scientifique : cette revue va lancer un appel à soumissions d'articles qu'elle va relayer à travers la communauté scientifique (listes de diffusions, carnets d'adresses, forwards de forwards de forwards, etc.). Des chercheurs touchant au domaine concerné vont alors voir l'occasion de remplir leur quota de publications scientifiques, et seront d'autant plus motivés que la revue sera réputée et lue. Ces chercheurs vont donc soumettre des articles, qui seront alors relus, commentés et approuvés (ou rejetés) par un comité scientifique : des chercheurs assez reconnus dans leur branche pour qu'on leur propose l'insigne honneur (bénévole) de relire et commenter le travail de leurs confrères.
Si un article est accepté, son auteur sera amené à y apporter quelques corrections proposées par les relecteurs (2 ou 3 relecteurs différents par article) et à le mettre en forme en suivant une feuille de style fournie par l'éditeur de la revue. L'article sera alors intégré à la revue, qui sera elle vendue (à l'article, au numéro, ou par abonnement) à toute personne ou laboratoire qui se montrera intéressée.
Et bien entendu vous avez déjà compris : à aucun moment il n'est envisagé que les auteurs d'articles, leurs employeurs (laboratoires ou universités) ou les relecteurs du comité scientifique ne soient rémunérés. Tout le contenu est fourni bénévolement par des scientifiques qui « font leur métier » et les revenus vont intégralement à la maison d'édition (qui se charge de la communication, coordination et publication, c'est à dire uniquement les services annexes).
Les auteurs sont ainsi invités à signer des cessions de droit sur leurs articles, en échange du privilège d'être publiés. Tout au plus auront-ils un exemplaire de la revue offert (ce qui est une plus-value extrêmement intéressante quand le laboratoire de l'auteur est déjà abonné à la revue). Si cela n'est pas une forme de copyright madness, qu'est-ce que c'est ?

Et encore, au moins avec les revues les auteurs n'ont pas à payer pour être publiés.

Parce que quand on s'intéresse aux conférences scientifiques, le fonctionnement est le même, à ceci près que toute acceptation d'article est subordonnée au fait qu'au moins un des auteurs s'inscrive à la conférence et s’acquitte par conséquent des frais d'inscription complets incluant généralement la participation à 3 journées de présentations (chaque auteur étant appelé à présenter son article pendant un talk d'une vingtaine de minutes), les repas sur place et un exemplaire des proceedings de la conférence (la version écrite des articles). Oui, vous lisez bien, les auteurs doivent payer pour être publiés et avoir le privilège de présenter leurs travaux devant un auditoire composé à 90% d'autres auteurs (parce qu'à environ 1000€ par personne tout inclus un laboratoire n'a pas toujours les moyens d'envoyer ses chercheurs simplement assister à des conférences sans publier).
Il est vrai que certaines conférences sont organisées directement par des universités (et si elles s'avèrent rentables elles permettront aux laboratoires organisateurs d'engranger un peu d'argent permettant de financer les futurs déplacements de leurs chercheurs), mais de plus en plus (en tout cas en informatique), les conférences qui comptent sont associées à des maisons d'édition célèbres pour la publication des fameux proceedings (la série des Lecture Notes in Computer Sciences de Springer en est un parfait exemple).

Personnellement je suis un chercheur travaillant dans un établissement public, mon salaire venant du contribuable français. Je considère qu'en effet écrire des articles scientifiques fait partie de mon travail et je ne demande pas à être spécifiquement rémunéré pour cela (juste à avoir du temps et des moyens pour faire mon travail, mais c'est un autre débat). Par contre travaillant pour le public, je ne vois pas quelle raison peut justifier que mes travaux ne soient accessibles qu'à des personnes ou établissements payant une redevance auprès de structures privées qui ne participent en rien à ma recherche. Mon travail appartient à la communauté, et devrait être diffusé librement à toutes et à tous.
C'est pour cela que j'approuve ce qu'à fait Aaron Swartz au MIT. Les articles qu'il a téléchargé pour les redistribuer n'auraient jamais du être en accès limité au départ. Qu'il ait été accablé pour cela est une démonstration magnifique de ce que notre système de recherche a de plus ubuesque et de plus aberrant.

C'est pour cela que, suivant la voie de nombreux confrères depuis ce week-end, mes prochaines publications scientifiques seront toutes mises en ligne gratuitement et en libre accès peu après leur publication, et il est très probable que mes anciennes publications le soient aussi prochainement (même si pour cela je demanderai tout de même l'autorisation aux autres auteurs avec qui j'ai travaillé, un chercheur ne publie presque jamais seul).
La mise en ligne ne se passera pas sur ce blog, je le ferai sur ma page professionnelle standard, hébergée par le site de mon université.

Et si une maison d'édition trouve à y redire, et bien on en redira.