jeudi 17 octobre 2013

Papers, please

Selon une étude américaine, la plupart des études américaines seraient à prendre avec des pincettes. Si l'ironie de la formulation prête à sourire, elle met tout de même le doigt sur un soucis récurrent dès que la presse généraliste reprend des résultats d'études scientifiques : approximations, exagérations, détournements en cascade. Être journaliste n'est pas un métier facile, et être journaliste scientifique encore moins.

Et le fait est que l'on voit fleurir sur internet des articles construits sur la base de « par rapport à ce sujet d'actualité, une étude vient de montrer que », on en trouve sur la violence dans les jeux vidéo, sur les comportements addictifs, sur l'efficacité des méthodes d'enseignement... et très souvent, les articles en question sont de tristes mensonges. Par manque d'expérience scientifique, ou par volonté de dénicher du sensationnel, les journalistes arrangent les résultats, les comprennent de travers, ou les sacralisent plus que de raison.
Il faut comprendre que la recherche est une œuvre difficile, et que si elle vise d'un point de vue global à atteindre une compréhension claire et parfaite du monde dans lequel nous évoluons, le processus fonctionne souvent par essais, erreurs, et corrections. En cela, il ne faut jamais voir un article scientifique comme une preuve irréfutable (surtout dans les domaines « expérimentaux » de la sociologie, économie, psychologie, etc.) mais plus comme un élément de réflexion, qui sera repris, décortiqué, critiqué, parfois réfuté par d'autres chercheurs avec le temps. La recherche n'est pas le fait de quelques grandes figures qui publient des vérités irréfutables, mais d'un travail de fourmi, très progressif.
Il est donc toujours très risqué de simplement reprendre un article scientifique et d'en faire une nouvelle de type « des chercheurs ont démontré que », surtout sur un sujet brûlant où études et contre-études vont s'affronter pendant des années, parfois des décennies. Et il est encore pire de reprendre un article scientifique si on est pas armé pour le relire de façon critique.

Justement, cette semaine, le Huffington Post nous a joyeusement offert un magnifique exemple de « la science vient de démontrer que » sur un sujet terriblement d'actualité : les jeux vidéo et la culture du viol. Et cet article réussit à cumuler tout ce qui ne va pas dans la catégorie « presse qui parle de science », à tel point que je n'ai cette fois-ci pas pu me retenir de le déconstruire pour pointer ce qui n'y va pas, et ce qui ne va pas dans nombres d’articles du même type, quelque soit leur sujet.
Avant de commencer je me permettrai tout de même une précision : ce qui est gênant dans cet article, c'est la façon dont il reprend et détourne une étude scientifique pour asseoir son propos. Le sujet traité lui est très sérieux. La culture du viol est un vrai problème, pas un fantasme de féministes, et Crêpe Georgette vous l'expliquera beaucoup mieux que je ne saurais le faire. La question des représentations féminines (et masculines aussi) dans les jeux vidéo est un vrai débat, traité abondamment par certaines personnes comme Anita Sarkeesian et Mar_lard (et à titre personnel, je suis tout à fait pour des personnages plus variés et moins stéréotypés et sexualisés dans les jeux auxquels je joue, ceux qui veulent juste se rincer l’œil ont déjà tout internet à leur disposition pour ça).

Ceci étant posé, prenons par le menu :
Lisez ces trois articles (oui, il y en a deux en Anglais, mais on ne va pas s'arrêter à ça) et on va pouvoir commencer.

Ce que dit le Huffington Post

 

L'article du Huffington Post (Jeux vidéo : comment ils renforcent la culture du viol, de Marine Le Breton) commence par poser son sujet et le remettre en contexte : de la preview de Tomb Raider par feu Joystick qui avait allumé la mèche il y a un an aux différents billets importants sur le sujet, le soucis de la représentation des femmes dans le jeu vidéo (princesses à sauver ou héroïnes sexy), le fait qu'il y a autant de joueuses que de joueurs à l'heure actuelle. Jusque là rien à redire.
Là où ça fait tache, c'est quand l'auteur aborde « l'étude scientifique qui démontre que les jeux vidéo alimentent la culture du viol ». L'auteur en dit en effet les choses suivantes :
Selon ses résultats, publiés dans la revue Computers and Human Behavior, la conception des personnages de jeux vidéo jouerait un rôle dans l'image que les filles ont de leur corps ainsi que sur l'acceptation de ce qu'on appelle aujourd'hui la culture du viol.
Plus le personnage est sexualisé, plus la culture du viol est intériorisée.
Les joueuses doivent, a posteriori, évaluer une série d'affirmations sur une échelle de 5 (de vraiment pas d'accord, à vraiment d'accord), telles que "Dans la majorité des viols, la victime a des mœurs légères ou une mauvaise réputation" ou encore "Les femmes qui se font violer en faisant du stop n'ont que ce qu'elles méritent". Les résultats sont inquiétants. Les femmes qui ont joué des avatars très sexualisés avaient bien plus tendance à être en accord avec ces affirmations que les autres.

 

Ce que dit vraiment l'étude


L'étude (The embodiment of sexualized virtual selves: The Proteus effect and experiences of self-objectification via avatars, de Jesse Fox, Jeremy N. Bailenson et Liz Tricase), publiée chez Elsevier (une grosse machine de l'édition scientifique) s'intéresse effectivement à la façon dont le design de l'avatar d'une personne va influer sur son comportement en ligne et IRL, travail qui se situe dans la lignée de l'étude du Proteus Effect identifié par Yee et Bailenson en 2007 et précisé en 2009. L'étude veut étudier deux hypothèses : (H1) le fait d'endosser un avatar sexy pousse à avoir des pensées plus tournées vers son propre corps (ce qui, en se basant sur des travaux antérieurs, serait identifié comme une marque d'objectivation de soi) et (H2) le fait d'endosser un avatar sexy pousse à être davantage d'accord avec la culture du viol.
L'étude repose sur un protocole simple : 86 participantes sont classées en 4 groupes (de 19 à 23 participantes chacun, ça a son importance) et sont immergées dans un environnement virtuel, Occulus Rift à l'appui (pour renforcer l'aspect immersif). Chaque participante suivra une immersion en deux phases : se retrouver face à un « reflet » de son avatar (pour bien intégrer son apparence) et ensuite interagir dans l'environnement virtuel avec un homme suivant un script (actions et texte) prédéfini (par contre je n'ai pas trouvé de précision sur le contenu du script). Après l'immersion, les participantes doivent remplir un questionnaire dans lequel elles doivent évaluer leur avatar (est-il sexy ? est-il habillé de façon suggestive ? vous ressemble-t-il ?) la qualité de l'immersion, et jauger une série de 11 affirmations liées à la culture du viol. Toutes les réponses sont basées sur une échelle allant de 1 (pas du tout d'accord) à 5 (je confirme fortement). Finalement, après une phase de pause, les participantes devaient ajouter quelques phrases libres sur leurs pensées courantes (afin d'y détecter des pensées tournées vers leur propre corps et leur objectivation).
L'intérêt de l'expérimentation repose sur le fait que chaque groupe va se voir exposé à un type d'avatar différent, en faisant varier deux paramètres : avatar habillé « normalement » ou de façon « suggestive » (illustrations présentes dans l'article pour vous aider à visualiser) et avatar ressemblant (personnalisé d'après une photo de la participante) ou lambda. On a donc un groupe de « sexy-ressemblant », un de « sexy-non ressemblant », un de « non sexy-ressemblant » et un de « non sexy-non ressemblant ». L'idée est donc de classer les réponses aux questionnaires en fonction des groupes étudiés, et de voir si des différences de résultats significatives apparaissent. Et des résultats, il y en a, sur les deux hypothèses de départ :

Concernant objectivation de soi

L'étude montre que les deux groupes affectés à des avatars habillés de façon suggestive avaient tendance à exprimer plus de pensées liées à leur propre corps (moyenne 0,86 / écart type 1,24) que ceux liés à des avatars habillés de façon plus « conventionnelle » (moyenne 0,27 / écart type 0,59). Le fait de jouer à un jeu impliquant un avatar sexualisé ou hyper-sexualisé pousserait donc à une plus grand objectivation de soi.

Concernant l'acceptation de la culture du viol

L'étude montre ici que les groupes ayant endossé un avatar plus ressemblant exprimaient un plus grand accord avec les mythes liés à la culture du viol (moyenne 1,89 / écart type 0,51) que ceux ayant endossé un avatar lambda (moyenne 1,64 / écart type 0,42). Les auteurs de l'étude confirment eux-mêmes que l'apparence « sexy » ou non de l'avatar n'a pas eu d'influence sur le résultat, le groupe « sexy-non ressemblant » étant d'ailleurs celui chez qui les mythes en question sont le moins exprimés (moyenne 1,54, écart type 0,36). Le fait de jouer à un jeu impliquant un avatar ressemblant pousserait donc à davantage approuver les mythes liés à la culture du viol, le fait que l'avatar soit sexualisé n'aurait pas d'influence (mince, le Huffington Post affirme justement le contraire).
Il est aussi intéressant de remarquer que sur l'ensemble des groupes, on reste sur des scores relativement bas. L'échelle allant de 1 (pas du tout d'accord) à 5 (tout à fait d'accord), des moyennes entre 1,64 et 1,89 montrent une population qui est globalement en désaccord avec les mythes en question. Même si ce n'est pas ici l'objet de l'étude, j'aurai tout de même tendance à trouver ce score en lui-même plutôt rassurant.

Les limites de l'étude

L'étude pose en réalité des problèmes sur deux aspects : la taille des groupes, et une présomption de type « s'il y a différence à la fin, c'est forcément dû à la phase d'immersion virtuelle ». Plus particulièrement ici, on observe une combinaison des deux effets qui doit pousser à faire attention.
Chacun des groupes compte une vingtaine de personnes, et c'est peu. Dans ce type d'expérimentation, cela implique que les réponses individuelles d'une participante peuvent être suffisantes pour faire basculer le résultat (en gros, il suffit qu'une participante dans un groupe note tous les items à 5 pour faire monter la moyenne de son groupe de 0,25 points, ce qui peut être suffisant pour faire apparaître ou disparaître un écart significatif). La question de la taille des groupes est un problème récurrent dans les études de terrain. Il est souvent très difficile (pour des questions d'organisation, de moyens, et de « on a 3 mois pour faire cette étude et pondre un papier si on veut tenir notre seuil de productivité scientifique) de mener des études avec des groupes d'ampleur suffisante pour pouvoir en retirer de vraies statistiques (rappel : un sondage national se base généralement sur un échantillon de 1000 personnes, et on remet déjà régulièrement en cause leur pertinence). C'est pour cela que bien souvent sur une question donnée, la communauté scientifique attend qu'un nombre élevé d'études similaires (dans le protocole, pas dans les résultats) aient été publiées pour en faire des synthèses et des meta-analyses (qui couvrent donc des échantillons cumulés qui atteignent des dimensions beaucoup plus intéressantes).
Le second problème est à mon sens dans le protocole : il n'y a qu'une évaluation, après la phase d'immersion virtuelle, et les auteurs partent du présupposé que s'il y a écart dans les résultats, ce sera forcément du à l'influence de la phase d'immersion virtuelle. Outre que ce présupposé oublie le célèbre « corrélation n'est pas causalité », ce parti pris ne pourrait être viable que si le nombre de participants à l'étude était très élevé, permettant de déduire que les échantillons sont statistiquement homogènes au départ concernant la question de la culture du viol. Avec des échantillons aussi réduits, il suffit qu'un groupe comporte deux ou trois personnes qui au départ sont déjà totalement imprégnées par la culture du viol (ou à l'opposé deux ou trois qui soient déjà informées du sujet et donc moins enclines à approuver ces mythes) pour assurer dès la constitution des échantillons qu'il y aura un écart (involontaire pour le coup) dans les résultats obtenus (ce qu'on appelle dans le jargon « observer du bruit »).
C'est d'autant plus remarquable qu'ici le propos de l'article est quand même particulièrement alarmant : selon les auteurs, une phase d'immersion virtuelle (qui a dû durer a priori entre 15 minutes et un heure) suffirait à infuser celui ou celle qui s'y adonne de présupposés sur la culture du viol (qui est bien un phénomène de « culture » : un ensemble de préjugés et d'aprioris qui finissent par fausser la vision que l'on a du monde parce qu'on y baigne constamment depuis des années et des années). J'espère sincèrement, pour le salut de l'humanité, que nous ne sommes pas influençables à ce point (sinon on va voir se monter des « thérapies » idéologiques à base de quelques séances de jeu de 15 minutes et on aura l'air malins).

On peut en tout cas noter que ce qui ressort de l'étude («  jouer à un jeu impliquant un avatar sexualisé ou hyper-sexualisé pousserait donc à plus grand objectivation de soi » et «  jouer à un jeu impliquant un avatar ressemblant pousserait donc à davantage approuver les mythes liés à la culture du viol » ne correspond pas à ce qu'affirme le Huffington Post. L'article du Post est donc faux, et le simple fait de lire correctement le résumé de l'étude aurait du suffire à éviter cette faute. En fait, si on se base sur l'étude en question, des jeux mettant en scène des avatars hyper-sexualisés et trop fantasques pour ressembler à la personne qui joue, comme Tomb Raider (les anciens, pas celui de 2013) ou Bayonetta, présenteraient moins de risques en termes d'acceptation de la culture du viol que ceux qui permettent de jouer un personnage moins sexualisé mais ressemblant (comme Skyrim). Voila qui pourrait relativiser pas mal de présupposés (mais le propos de « prendre des pincettes » marche dans les deux sens : évitons les conclusions hâtives et attendons que d'autres études abordent la question)

A présent, il ne faut pas être dupe : on peut très certainement trouver le même genre de fautes et de reprises approximatives dans beaucoup d'articles voulant « reprendre des publications scientifiques », y compris ceux qui viennent nous expliquer que le jeu vidéo est bon pour les enfants et permettrait de sauver le monde. Slate.fr a fait d'ailleurs en août dernier un billet sur l'étude américaine qui décrédibilise les études américaines. Tout ce courant à base de « on a trouvé un papier scientifique qui affirme un truc, dépêchons-nous de faire un article dessus sans le revérifier ».
Pour se sortir de ce phénomène (que personnellement je trouve inquiétant, mais c'est peut-être mon coté scientifique psychorigide), il n'y a pas trente-six solutions : quand un article parle d'une étude scientifique, ne le prenez pas pour argent comptant. Vérifiez systématiquement s'il cite sa source, et allez la lire, avec un œil critique. Oui, c'est généralement de l'anglais, oui, c'est du vocabulaire scientifique, et oui, ça demande de réfléchir à ce qu'on lit et pas de simplement avaler et intégrer le propos. Mais vous verrez que votre compétence en « lire des articles scientifiques » va très vite progresser si vous vous exercez. Si vous constatez une erreur de reprise, ou une étude source peu convaincante (taille d'échantillon, protocole, conclusions hâtives), signalez-le systématiquement au journaliste qui l'a repris sans faire attention. A force de pointer leurs erreurs à ceux qui en font, ça devrait finir par rentrer, et les pousser à être plus vigilants.
Et ne réservez pas ce regard critique aux seules études qui vous déplaisent, il ne faut pas entrer non plus dans le biais de confirmation (qui consiste à ne tenir compte que des études qui vont dans le sens de nos aprioris). Quand on veut entrer dans un véritable questionnement scientifique, il faut être prêt à voir toutes ses connaissances et convictions remises en cause.

Bien entendu, cette démarche critique ne peut fonctionner que si le grand public a effectivement accès aux études concernées. Pour le coup c'est une chance que les auteurs de l'étude en question l'ait republiée de leur coté, parce que la version d'origine disponible chez Elsevier coûte 19,95$ (ouaip, 19,95$ pour un article de 10 pages, et après vous allez vous plaindre que la musique et les films sont chers). Je parlais il y a quelques temps de l'importance de sortir de cette main-mise des éditeurs scientifiques sur les publications de chercheurs, et voici ici un exemple criant de l'importance de l'open access pour la diffusion scientifique. Il ne peut y avoir de science que publique, critiquable, et accessible à tous.

Bonus track : l'Effet Proteus


Pour finir, et en revenir une dernière fois aux approximations scientifiques du Huffington Post, un retour sur un autre paragraphe, qui parle lui de l'effet Proteus :
Parce que des études ont montré que plus le personnage joué ressemble au joueur, plus il a une influence sur la vie réelle de la personne. Selon une étude de 1972 détaillée dans celle de Stanford, on infère nos croyances et attitudes des comportements qu'on observe. C'est ce qui s'appelle "l'effet Proteus".
Ce paragraphe est en fait symptomatique de tout ce qui ne va pas dans cet article, puisqu'il fait un mélange complet entre deux études différentes, pour en ressortir un propos qui au final n'a pas de sens.
L'effet Proteus est donc en psychologie un phénomène selon lequel un individu endossant un avatar dans un environnement virtuel adapterait son comportement en fonction de l'apparence de l'avatar en question, il s'agit d'un phénomène identifié en 2007 par Nick Yee et Jeremy Bailenson (le même que dans l'étude détaillée plus haut) dans The Proteus Effect: The Effect of Transformed Self-Representation on Behavior publié dans la revue Human Communication Research. Les travaux de 1972 auxquels il est fait référence sont plus vraisemblablement ceux sur la théorie de la perception de soi de Daryl J. Bern (disponibles ici). Il est évident que les travaux de Yee et Bailenson se placent dans la lignée de ceux de Bern, vu qu'ils s'intéressent à la perception qu'une personne aura d'elle-même en fonction du contexte dans lequel elle évolue. Mais il s'agit bien de travaux distincts, menés par des chercheurs différents, à 35 ans d'écart. Bern n'a pas employé les termes d'effet Proteus en 1972, et pour cause : il aurait eu du mal à étudier la ressemblance de l'avatar au joueur, vu qu'en 1972, l'avatar le plus couramment employé dans le jeu vidéo était une barre verticale de quelques pixels de hauts.
Donc affirmer en un paragraphe que l'Effet Proteus est le nom d'un phénomène identifié lors d'une étude effectuée en 1972 sur le lien entre avatar et joueur dans un jeu vidéo est juste une énormité qui aurait pu être évitée si l'auteur de l'article avait fait plus attention à ses sources et à sa formulation. Mais visiblement au Huffington Post, ça n'a pas choqué qui que ce soit.

vendredi 11 octobre 2013

Weird Science


C'est la Fête de la Science ! Depuis mercredi la science et la recherche sont fêtées à travers tout le pays ! Les événements s’enchaînent ! Les prix Nobel pleuvent ! Les expositions et les conférences s'alternent sur un rythme intarissable ! Partout chercheuses et chercheurs sont célébrés et se voient offrir fleurs et cadeaux par des citoyens inconnus mais néanmoins reconnaissants, et le pays entier prend conscience de l'importance de la science et de la recherche dans notre société !

Ou en tout cas, on aimerait que ça se passe comme ça (surtout pour les fleurs, on n'offre jamais assez de fleurs aux scientifiques).

Le fait est qu'alors que notre pays fête la recherche et la science cette semaine, il peut être de bon ton de se demander, ou de se rappeler, ce que sont science et recherche. Parce que comme pour beaucoup de sujets, nous avons parfois tendance à beaucoup en parler sans vraiment les définir, ou en tapant à coté. Voici donc un petit billet Fête de la Science pour aider à démêler toutes ces notions.

Pour commencer, une première révélation : la science, ce n'est pas l'innovation.

C'est embêtant parce que ce terme d'innovation, on l'entend partout ces dernières années, surtout dans les discours politiques. Nos universités sont innovantes. Nos entreprises sont innovantes. Notre gouvernement finance des projets innovants. L'innovation va nous sortir de la crise. L'innovation va relancer la compétitivité. L'innovation va hisser nos universités dans le haut des classements internationaux. L'innovation va apporter la richesse, la paix, et le retour de l'être aimé.

Outre le fait que, commel'a bien expliqué Alexandre Delaigue, l'innovation n'implique pas forcément un avantage économique notable, il est inquiétant de voir la classe politique toute entière s’engouffrer dans ce qui est indéniablement une vision étroite et limitée de ce que sont la science et la recherche, en les réduisant toutes deux à leur seul aspect industrialisable. L'innovation, c'est la vision la plus applicative de la recherche, c'est la partie directement réutilisable sous forme de progrès technique, de nouveau produit, d'amélioration de la productivité. C'est certainement quelque chose de positif, mais ce n'est qu'un produit secondaire de la recherche, pas son objet direct.
Cette restriction de sens n'est pas anodine, elle est malheureusement symptomatique d'une classe politique qui a souvent beaucoup de mal à appréhender ce qu'est la recherche (rien à voir bien entendu avec le fait que cette classe politique soit essentiellement issue de « grandes » écoles et compte peu de personnalités ayant eu l'occasion de se frotter véritablement à la recherche pendant leurs jeunes années). C'est un peu comme si d'un coup l'éducation nationale se trouvait réduite à la question de la formation professionnelle : ça en fait partie, il ne faut pas le perdre de vue, mais ce n'est pas tout, et la restriction de sens conduit inévitablement à des choix politiques que l'on peut trouver très contestables.

Donc la science c'est quoi ?

C'est simple, la science, c'est la connaissance.
(d'ailleurs science vient du latin scientia, qui se traduit par connaissance, c'est simple je vous dis)

La science représente notre connaissance du monde, dans tous ses aspects. C'est la somme de tout ce que nous savons collectivement, qu'il s'agisse de science naturelle, technique, humaine, inhumaine, sociale, juridique, etc. La science est un ensemble vaste, très vaste, que nous avons tendance à découper en disciplines afin d'en faciliter la compréhension et la diffusion (mais passé un certain niveau on réalise bien vite que les frontières des disciplines sont souvent imparfaites et parfois superflues). La science n'est pas un dogme, une opinion ou une idéologie, mais bien un ensemble de faits, observés et observables, et d'explications, étudiées et éprouvées par des milliards d'individus depuis plusieurs dizaines de milliers d'années. Cette connaissance apporte parfois son lot de progrès technologique, ou humain, mais ce n'est pas automatique. Il arrive parfois que des années s'écoulent avant qu'une connaissance donnée soit appliquée de façon à générer un produit innovant, ou que certaines connaissances n'aient aucune mise en application « concrète ». Mais chaque connaissance nous apporte un peu plus de compréhension sur l'état et le fonctionnement de l'univers dans lequel nous vivons.
En rapport à cela, la recherche n'est pas juste la conception de nouveaux process industriels ou produits, mais la création (ou parfois l'exhumation) de connaissance. C'est un processus par lequel on alimente la science de connaissances nouvelles, vérifiées et étayées, diffusables à toutes et tous. Bien entendu cette connaissance nouvelle peut trouver des applications créatives qui feront le bonheur de certains et la fortune d'autres. Le progrès scientifique se traduit globalement par un progrès économique et sociétal. Mais même en dehors de ces applications, chaque connaissance créée est une richesse en soi que nous partageons librement. Le soucis étant qu'il est généralement extrêmement difficile de chiffrer la valeur d'une connaissance (même si certains partis en mal d'idées veulent privatiser cette fameuse « économie de la connaissance », comme si restreindre l'éducation à ceux qui ont des moyens financiers allait améliorer l'état du pays), surtout au moment où elle apparaît. Cette difficulté d'estimation est entre autres ce qui contribue, surtout en période de crise, à inciter les instances qui nous financent et dirigent, à se focaliser uniquement sur les aspects les plus immédiatement monétisables de la recherche, ceux dont les retombées financières sont les plus directes.

Et cette connaissance, même si elle est par nature insaisissable et immatérielle, possède un cycle de vie. Un élément de connaissance « naît » (quand il est découvert), vit, se répand, évolue (quand il est précisé, remanié, raffiné ou parfois même réfuté par d'autres scientifiques) et parfois meurt (s'il ne reste plus personne pour s'en souvenir, ni de support pour le conserver et le transmettre). Il est donc important, pour que la connaissance vive, qu'elle soit partagée, au maximum. Le pire qui puisse arriver à la recherche mondiale serait que ses résultats ne circulent que dans une poignée d'initiés, ceux qui font la recherche et échangent entre eux présentations et articles scientifiques.
C'est d'ailleurs là que nous retrouvons l'un des buts premiers de l'université : créer et diffuser la connaissance. Le rôle des enseignants-chercheurs n'est pas tant de trouver des financements de projets et établir des statistiques d'insertion professionnelle que de créer de la connaissance (par la recherche) et la diffuser (par l'enseignement). Ce faisant, ils assurent que les connaissances nouvelles issues de la recherche seront transmises à des générations d'étudiants, qui pourront les mettre en application ou les transmettre à leur tour. Et parmi ces étudiants s'en trouveront qui se baseront sur les connaissances ainsi acquises pour créer de nouvelles connaissances, les diffuser, et alimenter ainsi le cycle.
Il est par conséquent inquiétant de voir que trop souvent nos universités récompensent mal les missions d'enseignement, en faisant trop souvent un « mal nécessaire » à évacuer vite fait pour pouvoir se consacrer pleinement à la recherche. Il est inquiétant aussi de voir des établissements d'enseignement supérieur n'avoir aucun lien avec la recherche, se contentant de faire de la formation « scolaire » et « professionnelle » en accusant parfois des années de retard sur les états de l'art des domaines enseignés. Tout comme il est inquiétant de voir des laboratoires entiers se monter dans des structures qui ne participent pas à l'enseignement universitaire, et donc créent de la connaissance, mais ne la diffusent pas, ou trop peu. Il est indispensable pour que la science vive de la partager au maximum, et aussi de former les jeunes générations à la pensée scientifique. Trop souvent à présent nous voyons arriver des étudiants qui confondent connaissance, opinions, idéologies, points de vue et dogmes. Et plus nous séparerons les activités d'enseignement et de recherche, plus nous tenterons de faire des études supérieures une simple phase de formation technique et professionnelle (comme si l’université était responsable de la crise et du chômage), moins nous serons efficaces dans ce qui touche à la création et diffusion de connaissance nouvelle et d'une véritable pensée scientifique.

Donc en cette période de Fête de la Science, ne perdons pas de vue ce que nous fêtons. Nous ne fêtons pas de grandes personnalités qui ont fait avancer l'humanité, nous ne fêtons les derniers prototypes d'objets innovants qui vont envahir notre quotidien, nous ne fêtons pas des expériences très démonstratives mais qui ont parfois pour le public l'allure de tours de magie. Nous fêtons l'idée de connaître et comprendre le monde dans lequel nous vivons, et de le découvrir chaque jour un peu plus.

Bonne fête.

vendredi 6 septembre 2013

Dead can Dance

Ce grand penseur japonais des années 1980, connu en France sous le nom de Kenshiro dit « le Survivant » s'employait souvent à résumer sa pensée par le très nihiliste « Tu ne le sais pas encore mais tu es déjà mort ».
C'est peut-être exactement ce qui est en train d'arriver à Internet.

Internet est mort, et c'est la NSA qui l'a tué.

Oui, je sais, ça fait très prévision farfelue de chantre de l'apocalypse. Disons que Internet n'est pas tout à fait mort, mais il aurait visiblement pris un coup violent, très violent même, et pourrait tout à fait décéder d'hémorragie dans les mois/années qui viennent. Ça prendra peut-être beaucoup de temps, peut-être que finalement des chirurgiens de génie réussiront à sauver la situation, mais pour l'instant Internet est aux urgences, en espérant qu'on évite les soins palliatifs.

Mais pourquoi annoncer qu'Internet est mourant ? Après tout le réseau fonctionne, les échanges se font. Vous recevez vos courriels, facebook et twitter tournent normalement, de nouvelles vidéos sont arrivées sur Youtube ce matin, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Bon il y a bien cette histoire de pénurie des adresses Ipv4, mais ça fait 10 ans qu'on en parle et visiblement ça n'a affolé personne, donc les choses semblent aller comme il faut, non ?
Le hic, c'est que ce n'est pas vraiment l'infrastructure d'Internet qui est affectée. Les échanges d'information continuent à circuler comme avant et il n'y apparemment pas trop à craindre de ce côté. Ce qui est en cause en ce moment même, ce ne sont pas les échanges, c'est leur sécurité.
La sécurité et le chiffrement sont devenus des éléments fondamentaux de notre usage du réseau. Nous employons des protocoles chiffrés et sécurisés tous les jours, que ce soit pour consulter notre courrier, protéger les données que nous hébergeons dans les nuages, nous assurer qu'un vil pirate ne va pas dérober à la volée notre numéro de carte bancaire lorsque l'on va faire un paiement en ligne... L'emploi du chiffrement de données sur Internet est devenu tellement courant que l'on n'y fait presque plus attention. Et c'est cette sécurité là qui a été mise en péril.

Dans le cadre de l'affaire PRISM/Snowden, Le Guardian et Le New York Times ont annoncé hier que la National Security Agency américaine et le Government Communications Headquarters britannique auraient depuis plusieurs années mis en place des mesures leur permettant de casser les méthodes de chiffrement employées sur Internet (en Français dans LeMonde.fr). Selon ces articles, les programmes Bullrun et Edgehill auraient permis à leurs commanditaires d'influer sur le travail des entreprises créant les systèmes de sécurisation les plus employés du réseau afin d'y faire introduire des failles de sécurité. Ces failles n'attendaient plus alors qu'à être exploitées, et c'est déjà chose faite.
Si c'est le cas (et je parle bien ici avec réserve, je n'ai pas moi-même mis le nez dans les documents concernés pour vérifier la réalité technique de ces allégations, et elles sont suffisament graves pour prendre des pincettes), cela implique que certaines implémentation des protocoles sécurisés les plus courants (https et ssl) ne sont plus sûrs. La NSA est capable de les casser.

Les habitués du Big Brother vont se dire qu'il n'y a là rien de nouveau, que de toute façon les espions écoutent et espionnent tout le monde depuis que le monde est monde et que ce n'est que la version contemporaine de ces histoires d'espionnage. Mais il faut bien avoir en tête une notion essentielle quand on parle de sécurité et de chiffrement de l'information : si la faille existe, et que ne serait-ce qu'une personne au monde a pu l'exploiter, alors ça veut dire que d'autres peuvent le faire.
Si aujourd'hui la NSA est capable de casser ces sécurités, alors potentiellement dans un futur pas assez lointain d'autres les casseront, et leur objectif ne sera pas forcément la lutte contre le terrorisme international. Et le seul fait qu'il soit possible que les échanges sécurisés soient compromis met en échec la notion de confiance dans le réseau.
Les failles de sécurités introduites à la demande de la NSA finiront par être découvertes et exploitées par des personnes pas mieux intentionnées qu'eux. Ce qui rend tous les échanges en ligne vulnérables, et ce qui risque d'impacter fortement le comportement des usagers du réseau.

Continuerez-vous à stoker les données stratégiques de votre entreprise dans le cloud si vous savez que potentiellement un concurrent peut y avoir accès ? Les universités continueront-elles à coopérer en ligne sur des travaux de recherche si elles peuvent être victimes d'espionnage ? Continuerez-vous à faire des échanges en ligne si votre numéro de carte bancaire n'est plus sécurisé quand vous le saisissez ?
Le jour où un groupe de hackers assez efficace emploiera ces failles pour récupérer une myriade de codes de cartes bancaires et vider les comptes de quelques milliers de personnes à travers la planète, ça risque de faire désordre. Le jour où les transactions boursières mondiales seront victimes d'une attaque et qu'on va voir une nouvelle série de banques s'effondrer ça va faire du bruit (bon OK, depuis quelques années, les faillites de banque, on connaît, mais tout de même). La confiance des utilisateurs dans le réseau va alors s'écrouler, à raison, et l'impact ne sera pas petit. Pensez à toutes ces sociétés qui se sont montées sur le thème du stockage de données en ligne, ou à toute l'activité commerciale qui se passe en dehors des magasins physiques. Tout ceci risque de prendre un grand coup, un très grand coup.

Alors bien sûr rien n'est encore joué. D'ores et déjà la mesure la plus importante à faire pour éviter cela était de révéler l'existence de ces failles, ce qui va pousser à leur colmatage et (il faut l'espérer) au renforcement des sécurités en place sur le réseau. Edward Snowden et ces journaux ont fait exactement ce qu'il fallait en révélant ces informations (en sécurité rien de pire qu'une faille dont on ignore l'existence). Internet a pris un gros coup mais il bouge encore, et certains peuvent œuvrer à le sauver. A son époque, Kenshiro ne connaissait pas Urgences, et heureusement, les docteurs du réseau sont nombreux.

Mais il serait naïf de sous-estimer la gravité de ce qui vient d'être révélé hier. Parce que si la confiance dans la sécurité des échanges réseaux s'effondre, notre usage d'internet et toute l'économie qui s'est développée autour de ces usages vont en pâtir. Et nous n'avons pas besoin d'une nouvelle crise mondiale là tout de suite.

mercredi 7 août 2013

Beyond the Veil

Pendant mes jeunes années, il m'arrivait, entre deux parties de jeu de rôle, de fréquenter l'université à laquelle j'étais inscrit. Histoire de passer les contrôles et examens de rigueur d'une part, et de rassurer certains de mes enseignants de l'époque sur le fait que non ils n'avaient pas besoin de signaler ma disparition à la maréchaussée (j'avais des enseignants très prévenants, vraiment).
Comme beaucoup de rôlistes, j'avais également le bon goût d'afficher publiquement ma participation à des loisirs non reconnus par la Convention de Genève par quelques fantaisies vestimentaires, parfois plus ou moins discrètes. Je passerai aujourd'hui sur le genre de réactions que peut provoquer le fait de porter une bourse de dés à la ceinture ou de se pointer en amphi avec une chemise à lacets, même si cela provoquait parfois des situations... intéressantes. L'une de ces fantaisies fut ainsi de porter pendant une période assez prolongée un pendentif en forme de croix ansée autour du cou.
La croix ansée, ou ânkh, est à l'origine un symbole issu de la mythologie égyptienne. Représentant la vie, et par extension l'immortalité, il était associé aux représentations de divinités, marquant leur statut. De nos jours, de par son origine mythologique et sa symbolique (l'immortalité), l'ânkh a été récupérée dans l'iconographie de plusieurs groupes de metal, de courants gothiques et de jeux de rôles (dont le très bon Vampire : La Mascarade, qui occupait une bonne partie de mon temps libre d'alors). Je portais donc cette croix clairement plus pour sa symbolique contemporaine (et pour des raisons esthétiques) que par ferveur envers les dieux de l'ancienne Égypte.
Mais quel ne fut pas un jour mon désarroi de me faire prendre à partie par un gardien de l'université au sujet du pendentif en question. Mais oui jeune homme ! Il est interdit de porter ce genre de choses dans un établissement d'enseignement ! C'est un symbole religieux voyons ! Il y a des lois contre ça !
J'ai été pris à partie plusieurs fois par le gardien en question cette année là. Toujours sur le même refrain. Je savais qu'une loi interdisait le port de signes religieux ostentatoires dans les écoles, mais étant donné d'une part que nous étions à l'université, pas dans le milieu proprement scolaire, et d'autre part que s'il s'agissait d'un symbole d'origine religieux, c'était d'une religion n'ayant plus cours depuis des siècles et que je le portais sans aucune considération de croyance quelconque, je n'étais pas sur d'être réellement concerné par cette interdiction. Je me suis donc contenté à l'époque de rendre la répartie au gardien, garder mon collier, et attendre de voir si quelqu'un d'autre trouvait à y redire. Ce ne fut pas le cas.

Ceci dit toutes ces invectives m'ont turlupiné des années après quand, en tant qu'enseignant, j'ai vu entrer pour la première fois une étudiante voilée dans mon amphithéâtre. Compte-tenu de la situation de tension que peut parfois provoquer la chose religieuse quand on la mélange aux affaires publiques et universitaires, je ne pouvais pas feindre d'ignorer la question. Sans aller harasser l'étudiante (contrairement au mythe de l'enseignant maléfique on évite en général d'aller chercher des noises aux étudiants sans être sûrs d'avoir une bonne raison de le faire), je suis allé me renseigner auprès de mes collègues pour savoir ce qu'il en était de ces histoires de port de signes religieux à l'université. Le moins qu'on puisse dire est que de façon générale la plupart n'en savaient pas vraiment plus que moi. Tout le monde avait entendu parler de l'interdiction dans les écoles, collèges et lycées mais personne ne savait si elle s'appliquait dans le supérieur. Il faut bien admettre qu'il manque clairement dans la formation des enseignants-chercheurs un séminaire pendant lequel on nous ferait apprendre tous les textes en vigueur concernant notre fonction et nos établissements. Nous n'avons que rarement cette culture juridique au départ, alors que nombres de questions pratiques y sont liées.
Les discussions sur le sujet ont alors révélé des difficultés subtiles. Globalement tout le monde était pour dire qu'à moins que la loi ne nous y oblige, il n'y avait pas là raison d'aller chercher des noises à cette étudiante (ce qui est tout à fait normal me direz-vous, et le minimum à attendre de la part d'agents du service public). Là où la situation devenait plus compliquée, c'était de savoir quelle attitude adopter vis à vis d'autres étudiants qui viendraient en cours avec la tête couverte. Par exemple une casquette, un chapeau, une capuche, un bonnet, etc. Le nœud du problème étant qu'à partir du moment où une étudiante était autorisée à avoir la tête couverte en cours, quelle qu'en soit la raison, l'autorisation valait pour les autres étudiants aussi, quelles qu'en soient leurs raisons.
En effet, interdire globalement à nos étudiants le port de couvres-chefs divers et variés en cours mais faire une exception pour cette étudiante voilée revenait à faire une exception de traitement basée sur un motif religieux. Pas spécialement le genre de chose encouragée au sein du service public. Cela peut sembler pointilleux et inopportun mais depuis ce jour, je considère mes étudiants libres de porter le couvre-chef qui leur sied dans mes cours, quand bien même j'ai du mal à saisir l'intérêt de porter un bonnet ou une casquette dans un amphithéâtre généralement bien chauffé (les IUT sont riches comparés aux facs, nous pouvons nous permettre le luxe de chauffer correctement nos locaux en hiver).
Cette ligne de conduite peut sembler sinueuse, voir cocasse pour certains, mais je pense qu'elle est révélatrice de la vision que j'ai de la « laïcité » de l'enseignement supérieur : la question que nous devons nous poser dans notre mission de tous les jours, ce n'est pas de savoir si un comportement venant d'un étudiant est lié à des motifs religieux ou non (après tout une autre étudiante pourrait très bien un jour arriver avec un foulard sur la tête simplement pour cacher aux autres les conséquences d'une chimiothérapie), mais de savoir si ce comportement gêne ou non la bonne tenue des enseignements. Qu'une étudiante porte un foulard sur la tête ne m'empêche pas de lui faire cours. Qu'un étudiant masque son visage (que ce soit d'une cagoule, d'un niqab, ou d'un masque de Guy Fawkes) me gênerait par contre beaucoup plus (j'aurai du mal à communiquer avec une personne dont je ne vois pas le visage).

Au final, je n'ai eu que peu d'étudiantes voilées en cours depuis que j'enseigne. A noter qu'en informatique, il y a de toute façon peu d'étudiantes au départ. Je ne me permettrai donc pas de tirer de généralisation de ces quelques cas particuliers. Toujours est-il que dans ce contexte, les interrogations récentes autour de la question du voile à l'université levées par le Haut Conseil à l'Intégration n'arrivent qu'après que la plupart des enseignants aient eu l'occasion de se faire un avis sur la question (d'ailleurs, ce rapport se base sur une étude de la CPU datant de 2004, soit prêt de 10 ans).
Dans les faits, l'interdiction du port de signe religieux dans le milieu scolaire est fondée sur l'idée de s'assurer que les écoles, collèges et lycées restent des lieux dans lesquels les élèves, mineurs, restent protégés du prosélytisme commercial, politique et religieux. Dans le milieu universitaire, alors que nous nous adressons à des étudiants majeurs et que l'on souhaite pourvu d'un minimum d'esprit critique, cette idée de sanctuaire n'a pas lieu d'être. Si les agents de l’État doivent eux clairement conserver la neutralité qui va avec leur fonction, nous n'avons pas à imposer cette neutralité à nos étudiants tant qu'ils ne perturbent pas les cours. Même si à titre purement personnel je n'adhère pas au discours et au symbole que représente le port du voile, je n'ai pas à dire à mes étudiantes ou étudiants comment se vêtir, et je trouve que c'est très bien comme ça. Tant que personne ne perturbe mes cours, je n'ai rien à dire, et si un jour un étudiant cherche querelle à une autre sous prétexte qu'elle porte le voile en cours, c'est bien l'importun que je mettrai dehors, pas l'agressée.

Maintenant le rapport du Haut Conseil à l'Intégration touche également à d'autres sujets, comme l'utilisation de locaux prêtés par les universités à des associations pour des activités d'ordre religieux (ce qui pour le coup revient à une subvention publique de la pratique des cultes, et est interdit par la loi de 1905) ou la réfutation d'enseignements scientifiques par des étudiants trop imprégnés de leurs convictions religieuses (ce qui là relève clairement du trouble à bonne tenue des enseignements). Ces questions me semblent personnellement beaucoup plus importantes à traiter dans notre contexte actuel, mais bizarrement elles restent comme souvent cachées derrière un voile.

vendredi 2 août 2013

Best served cold

Si je porte une certaine affection aux serpents de mer, il faut également noter qu'en tant que blogueur sans inspiration je nourris un certain attrait pour les marronniers, tant ils aident à trouver des idées de billets sans trop avoir à se fouler (il faudra d'ailleurs à l'occasion que j'essaie de cuisiner du serpent de mer aux marrons, voilà qui pourrait me valoir la notoriété culinaire qui manque à ce blog). Je dois cependant concéder que je préfère mes marrons comme je goûte la vengeance et le gaspacho : glacés, et avec un zeste de citron. Je vais donc profiter des températures estivales pour vous rafraîchir avec un marronnier qui a pris le temps de reposer un peu : celui du baccalauréat.
Pour tout vous dire, le point de départ de ce billet est venu d'une discussion sur twitter avec l'un de mes compagnons d'aventure de longue date. Alors que tout ce que le petit monde de l'internet français compte de personnes sachant écrire commentait l'annonce du taux de réussite officiel de l'année (une bonne cuvée, assurément), et surtout s'attristait du fait que ce taux de réussite supérieur à 90% ne pouvait signifier qu'une baisse de niveau. Je relevais à quel point cette réaction était la preuve d'un conditionnement fort de tout le pays au concept de la constante macabre.

La constante macabre est une notion nous venant d'André Antibi, enseignant et chercheur en didactique. Cette notion peut se résumer à l'idée qu'un enseignant évaluant un ensemble d'élèves se sentira toujours « obligé » de mettre une certaines quantité de mauvaises notes, indépendamment du niveau réel de l'échantillon d'élèves évalués. Cette « obligation », fortement liée à la longue tradition de « machine à sélectionner » de notre système d'enseignement, fait qu'un enseignant qui ne se montre pas assez méchant sera taxé de complaisance et de laxisme et, à l'échelle nationale, que toute augmentation du taux de réussite à cette grand-messe qu'est le baccalauréat ne peut signifier qu'une chose : la baisse du niveau d'exigence. Oui, parce que pour que la nation entière se reconnaisse dans ce rituel académique, il faut que 15 à 20% de notre jeunesse y échoue chaque année. Pas de rituel sans sacrifice de rigueur.
Je ne nie pas que la question de la « baisse générale » du niveau scolaire soit un sujet auquel il faille être attentif, mais il se caractérise moins par le taux de réussite au baccalauréat que par la baisse de la France dans les évaluations PISA et du décrochage sensible entre le niveau des neo-bacheliers et les attentes du milieu universitaire. Le fait qui me dérange est que du point de vue du grand public, il ne semble pas pouvoir exister d'autre explication à ce taux de réussite élevé qu'une baisse du niveau d'exigence. Personne ne viendra se dire que les candidats de cette année étaient d'un meilleur niveau global, ou qu'ils étaient dans l'ensemble mieux préparés, ou que les épreuves étaient en meilleure adéquation avec les programmes de terminale, ou que grâce à une meilleure orientation on a évité d'envoyer à la boucherie des élèves dont le profil ne correspondait pas au diplôme ou toute explication « positive » de la question. Pour la majorité, le niveau de notre jeunesse est un élément fixe d'année en année, ou ne peut aller que vers le bas et la variation du taux de réussite à un examen national ne peut s'expliquer que par une baisse d'exigence, point barre. Partant de ce constat, toute politique d'enseignement est donc de facto vouée à l'échec : quand bien même elle produirait des résultats positifs, ils seraient niés. Il ne reste donc qu'à mettre la clé sous la porte et attendre tranquillement en recyclant les commentaires d'une année sur l'autre.

Maintenant, de cette remarque initiale est ensuite venue une autre discussion, là encore assez saisonnière, sur le rôle du baccalauréat au sein de notre système éducatif et de notre société entière.
Pour rappel, le baccalauréat est historiquement et officiellement le premier diplôme de l'enseignement supérieur, à savoir un diplôme signifiant que son titulaire est apte à entrer à l'université ou dans une formation de niveau universitaire (classe préparatoire, BTS, DUT, etc.). Le hic, c'est que cette dénomination de « diplôme du supérieur » n'est en réalité qu'une dénomination d'apparat : que ce soit pour la rédaction des sujets ou l'évaluation, tout le travail est réalisé par des enseignants du secondaire, encadrés par des personnels du Ministère de l’Éducation Nationale, et suivant des directives relevant de l'EN. Le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, pourtant normalement compétent sur toutes les questions liées à l'enseignement supérieur, n'intervient à ma connaissance pas dans la procédure, et les universitaires ne sont finalement présents qu'à des positions relativement symboliques dans le système (présidence de commission ou de jury) et sont toujours bien encadrés.
Le fait est que quoi qu'en disent certains, le bac est bel et bien dans les faits un examen de « fin d'études secondaires » qui ne répond pas particulièrement aux attentes du supérieur. C'est le marqueur d'une scission forte qui existe et demeure entre ces deux mondes que sont l'université et le milieu scolaire, et dont les premières victimes sont nos étudiants, qui découvrent en arrivant en amphi que ce sacro-saint Bac les a préparés à tout, sauf à l'université. Le comble de cette séparation se trouvant dans l'idée qu'a eu à une époque le gouvernement de créer un Baccalauréat Professionnel, qui est par définition un diplôme de formation professionnelle mais qui parce qu'il a été appelé bac laisse miroiter pour de nombreux jeunes la possibilité d'une poursuite d'études à l'université qui relève généralement du cauchemar.

A cela certaines voix dans les universités clament qu'il faudrait entériner ce caractère « diplôme de fin de secondaire » du bac en permettant à coté aux universités de mettre en place une sélection de leurs étudiants. Après tout, beaucoup de filières pratiquent déjà la sélection (sur concours ou dossiers) et s'en tirent pas mal du tout. Malheureusement, plus le bac s'éloignera des attentes universitaires, plus les faits donneront raison aux tenants de cette logique de sélection.
Je dis bien malheureusement, parce que ce serait à mon sens la pire voie à suivre : d'une part elle ajouterait une couche d'examens/dossiers/sélection sur la tête de lycéens qui franchement ont bien d'autres choses à faire à 17/18 ans que de stresser pour leur avenir. D'autre part une telle sélection, pilotée par chaque université dans le contexte de concurrence qu'est la LRU, ne pourrait aboutir qu'à favoriser des stratégies locales d'universités voulant s'en sortir et creuser le fossé entre « celles qui attirent et font le tri » et « celles qui prennent ceux qui veulent bien venir ». Ce serait un dernier clou dans le cercueil de l'égalité des diplômes français, et notre système d'enseignement supérieur n'a pas besoin de cela en ce moment.
Une autre piste, serait a contrario de réinvestir les universitaires dans la supervision et la préparation du baccalauréat. En permettant aux universités d'avoir une partie prenante plus forte non seulement dans la préparation des sujets et leur évaluation (ce qui impliquerait bien entendu d'apporter une compensation à ceux qui prendraient sur leur temps de recherche et d'enseignement pour s'investir dans ces taches) mais aussi pour réussir le tout d'avoir un rôle plus important dans la définition des programmes et des connaissances/compétences attendues de la part des lycéens.
Le principal défaut de cette orientation, outre l'aspect financier bien entendu, serait qu'il faudrait que le ministère de l'éducation nationale et ses agents acceptent de céder en partie leur contrôle des programmes d'enseignement et donc le contrôle de la politique d'enseignement scolaire aux enseignants de l'université, ce qui ne se ferait évidemment pas sans friction (et je comprends très bien que les enseignants du secondaire n'aient pas envie d'être dessaisis de leur compétence au profit d'universitaires souvent très distants des problématiques du lycée).

En attendant nous verrons bien à la rentrée ce que donneront les étudiants nous arrivant de la cuvée 2013. Parce que qu'ils soient meilleurs ou moins bons que leurs prédécesseurs, nous devons les former et leur faire atteindre un niveau avec lequel nous serions bien en peine de mégoter. Les employeurs en fin de chaine n'en ont rien à faire que le bac ait été plus ou moins bon, ils attendent du DUT un certain niveau de fiabilité, et nous le maintiendrons.

mardi 14 mai 2013

Money

Alors que l'examen du projet de loi sur l'Enseignement Supérieur et la Recherche commence en France. Notre ministre de tutelle effectue la traditionnelle tournée médiatique visant à assurer la communication autour du projet en démontrant par avance les vertus de cette nouvelle réforme (un reviewer de papier scientifique trouverait probablement que ce genre d'évaluation avant mise en application est des plus hasardeux, mais visiblement la classe politique est de façon générale plutôt peu accordée avec la chose scientifique).

Outre réduire une nouvelle fois la question de la recherche à un simple levier économique de plus (après tout elle répond à cette interview pour les Echos), Geneviève Fioraso remet sur la table la question des rapports difficiles qu'entretien une partie de la communauté scientifique avec la propriété intellectuelle et la valorisation de la recherche publique.
Je suis plus que réservé sur l'attitude consistant à réduire la recherche à ses retombées économiques directes. Cette vision a généralement tendance à occulter de nombreux aspects des perspectives ouvertes par la recherche (comme l'éclairage sur des questions de société ou encore les retombées via la formation universitaire) mais elle s'explique par la volonté du gouvernement d'avoir un outil de sortie de crise rapide (parce que oui, il faut bien le dire, la plupart des progrès induits par le biais de l'éducation et de la recherche mettent beaucoup de temps à faire effet, beaucoup plus qu'un mandat électoral). Il est aussi possible de s'interroger sur le rôle de la recherche publique face à la recherche privée. Est-il du rôle de l'université et des centres de recherche de fournir de l'innovation calibrée, finalisée et clé en main prête à être produite en masse par l'industrie, ou devrions-nous simplement concentrer nos efforts sur la première partie des travaux de recherche (recherche fondamental, preuves de concept, etc.) en laissant les entreprises intéressées prendre le relais de la mise en application ? Est-ce à l’État de compenser la frilosité d'une partie du secteur industriel en matière d'innovation et de recherche ?

Parmi ces questions, une importante mais trop rapidement occultée est celle de la position des universités face aux brevets. Dans la course à la valorisation scientifique et aux indicateurs bibliométriques (si, rappelez-vous le fameux classement de Shanghai), les brevets sont devenus le trophée de poids, celui qui rapporte des points en masse (ce qui implique une mort lente et douloureuse pour les disciplines dont les travaux ne peuvent par nature pas être brevetés, mais soit). Or la question de ce qu'est un brevet n'est pas anodin, et la notion même de brevet peut être vue comme contradictoire avec la fonction de la recherche publique.
Un brevet est par définition un titre de propriété industrielle qui permet à son possesseur d'interdire l'exploitation d'une innovation par d'autres que lui pour une durée pouvant aller jusqu'à 20 ans. Il implique donc que toute utilisation d'une innovation brevetée par un tiers (et toute recherche basée sur cette innovation) sera donc soumise à autorisation du propriétaire du brevet (en général en échange d'argent). Un brevet a tout a fait sa place dans un système de recherche industrielle : il permet d'encourager l'activité de recherche des entreprises en leur assurant que leurs investissements et leur travail, une fois qu'ils porteront leurs fruits en terme d'innovation et pourront donc rapporter de l'argent, ne seront pas récupérés par le premier malpoli venu. Charge ensuite pour les titulaires desdits brevets de les valoriser sur les 20 ans à venir (ce qui dans certains secteurs peut sembler très long, imaginez si on bloquait l'innovation informatique par paliers de 20 ans) afin de rentabiliser l'investissement.
La question pour moi est que dans un contexte de recherche publique, un brevet est contre-productif, en ce qu'il a pour effet de verrouiller l'innovation, alors qu'à mon sens la fonction de "rayonnement" de la recherche publique est justement de diffuser ses résultats scientifiques et de les rendre les plus accessibles et les plus utilisables possibles. Pour une université, un brevet va surtout être un outil permettant éventuellement d'assurer des rentrées financières, car il pourra être monnayé par des partenaires industriels qui se trouveraient intéressés (ce qui n'est pas toujours le cas, on critique souvent la fermeture des universités face au monde industriel, mais on ne parle jamais de la capacité inouïe du monde industriel à ne pas savoir ce qui passe dans les universités). Mais dans le même temps, ce brevet va par définition interdire tous travaux entrepris par des tiers sur la suite de l'innovation brevetée. De plus seules des entreprises ayant déjà des moyens financiers conséquents (ou une possibilité de négociation "facilitée" avec l'université propriétaire du brevet) pourront envisager d'acquérir une licence d'exploitation, ce qui nuira à la capacité des universités à encourager le développement de start-up innovantes dans leur rayonnement.

Bien entendu, on pourrait m'objecter que le système de brevets permet de protéger les travaux universitaires, en évitant qu'ils soient récupérés et brevetés par des indélicats (déposons les premiers pour ne pas nous faire spolier). Mais le principe même du brevet permet aux universités de se prémunir contre cela. En effet pour être brevetée une invention doit être nouvelle, en ce qu'elle ne doit pas correspondre à une information déjà publique, ou à la simple "mise en application" d'une connaissance déjà accessible au public. Il suffit donc aux équipes de recherche publiques de publier simplement leurs résultats, comme elles le font déjà depuis longtemps, pour empêcher que les dits résultats soient "brevetés" par d'autres. Et autant dire qu'une publication scientifique, même dans une revue d'envergure internationale, demande beaucoup moins de temps et d'efforts à une équipe scientifique qu'un dépôt de brevet en plusieurs langues devant les différents offices de brevets (oui, un brevet est national, la notion de brevet mondial n'existe pas).

Ainsi, quelle politique fait le plus sens pour la recherche publique : breveter un maximum d'innovations, puis revendre des droits d'exploitation à certaines entreprises, ce qui verrouille certains résultats de recherche (en compensation de certains apports financiers pour les universités), ou publier sans brevet, ce qui rend tout de suite l'innovation à la portée du plus grand nombre, mais ne rapporte ni prestige (parce qu'une publication, ça ne rapporte pas assez au kikimeter universitaire de Shanghai) ni finances ?
On voit que derrière cette question, outre la confrontation entre les visions "propriété intellectuelle" et "open-source" de la recherche, se pose aussi la question du financement de la recherche publique, et la façon dont le contexte de "allez chercher les financements dans le privé" conduit les universités à fonctionner de moins en moins selon des logiques de structures publiques, et de plus en plus en adoptant des stratégies d'entreprise.
Personnellement je n'ai rien contre les entreprises et contre le secteur privé, mais je ne suis pas sur que ce modèle de fonctionnement doive devenir hégémonique. L'un des intérêts du secteur public, c'est justement de permettre l'existence d'alternatives. Et de faire avancer l'intérêt commun au-delà de la somme des intérêts privés.

Oui, je sais, je suis encore un vilain idéaliste.

lundi 13 mai 2013

Pirates des Caraïbes

Ce qui est beau avec les serpents de mer, c'est qu'on en a toujours un qui pointe le bout de son nez quand les autres s'en vont. Ces beaux débats de fond qui n'en finissent pas de tourner en rond sont toujours un très bon moyen d'égayer ses fins de journées, quand on découvre quels nouveaux rebondissements viennent relancer ces thèmes si connus, mais qui pourtant ne lassent jamais.
A ce titre, la question du financement de la culture de l'industrie du divertissement en France est un feuilleton inépuisable et sans fin. Certains avaient craint qu'avec le changement de gouvernement et les promesses de campagne de notre nouveau président nous n'arrivions trop vite à un serial ending dans lequel les plus terribles questions seraient finalement résolues, obligeant le spectateur à passer à autre chose. Mais finalement les scénaristes, ne voulant visiblement pas gâcher un thème si porteur, ont eu la bonne idée de nous proposer une saison de toute volée, qui remet en question toutes les bases établies et tous les espoirs d'avancées réelles : la saison de La Mission Lescure.

Parce que voila, pour fêter les 20 ans d'internet, le gouvernement s'est dit que la meilleure idée possible était de confier une mission sur la question de la culture de l'industrie du divertissement et de son financement "à l'ère numérique" à un acteur clé du divertissement pré-internet (si ça c'est pas être visionnaire), et le résultat est enfin disponible ici (500 pages, que je n'ai pas encore lues en intégralité, je l'avoue, promis dès que j'ai le temps je l'ajoute dans ma pile de choses urgentes à lire). En gros on peut résumer les propositions les plus mises en avant par "On va supprimer la HADOPI parce que son nom ne plait pas, demander au CSA de reprendre la sanction généralisée, et puis on va créer une nouvelle taxe pour subventionner la culture l'industrie du divertissement."

Tout ça pour ça.

Voici donc une bonne nouvelle pour tous ceux qui attendaient que la HADOPI remplisse enfin son rôle de développement et valorisation de l'offre légale en France : elle sera morte avant d'avoir fait plus qu'un label autocollant pour sites qui auraient de toute façon existé sans elle. N'en sera visiblement sauvé que le volet répressif, qui certes ne comprendra plus la coupure d'accès à Internet (jamais mise réellement en application), mais va prendre son essor comme radar automatique de l'Internet. Il y a fort à parier que comme jusqu'à présent cet organisme (oui, parce qu'au passage on confie la surveillance de l'internet à un organe de surveillance télévisuelle qui commençait à passer de mode, et passer pour rien, là encore on note l'idée qui va de l'avant) ne surveille de manière effective que les plus gros films/albums/séries du moment (parce que vous comprenez, le but c'est de soutenir la diversité culturelle, n'est-ce pas ?) et se concentre principalement sur les seuls éléments faciles à surveiller, à savoir les échanges BitTorrent, passant à coté de tous les autres modes d'échange de fichier. On n'arrête pas le progrès en marche, et comme BitTorrent va forcément passer de mode et se réduire avec les années qui viennent, on pourra s’enorgueillir d'avoir bouté le dragon du téléchargement hors des frontières de la France. Tartuffe, quand tu nous tiens.
Pendant ce temps, on va bien entendu étendre le domaine des taxes tout azimut, en ajoutant une taxe sur les matériels connectés à internet, qui s'ajoutera de fait à la taxe pour copie privée (à moins de trouver un smartphone/liseuse/PC/tablette dépourvu de disque dur), ce afin de subventionner une industrie culturelle qui pleure de ne pas avoir été capable de négocier le tournant qu'a été internet depuis 20 ans mais qui ne veut surtout pas se remettre en question et s'adapter au marché numérique.

Parce que finalement, il a bon dos le piratage, qui tue de jeunes artistes dans le ventre de leur mère, mais si l'échange généralisé de fichiers n'avait pas existé, on aurait eu quoi ? Les premières tentations de l'industrie de divertissement "traditionnelle" ont toujours été de se faire un maximum d'argent sur le dos du consommateur. S'il n'y avait pas eu le piratage, on en serait bon pour des albums en téléchargement qui couteraient plus cher qu'en support physique, des séries en VOD (avec visionnages très limités) plus chères qu'en DVD, des contenus ne marchant que sur un seul support (obligeant à les racheter quand on veut employer un support différent) et autres aberrations commerciales qui n'auraient pu fonctionner que dans l'absence totale de toute alternative.
C'est une stratégie qui avait plutôt bien réussi à cette industrie pendant des années : les grandes maisons de disque, de production, les institutions cinématographiques et télévisuelles contrôlaient et verrouillaient l'accès au divertissement et à la culture. Elles pouvaient se permettre des politiques de prix élevés sans craindre la moindre remise en question, car pour accéder aux contenus tant convoités, il fallait passer par eux. Peu importe que le produit soit médiocre ou surévalué, un peu de rentre-dedans médiatique et le client était ferré, et de toute façon il ne trouvait pas forcément grand chose d'autre à se mettre sous la dent.
Internet a brisé cette emprise, en créant une voie de distribution ayant toutes les vertus aux yeux du consommateur : directe, de qualité, sans publicités superflues, et gratuites. Bien entendu, le piratage est et reste illégal, et je ne veux pas ici le promouvoir. Mais aux yeux du consommateur, il est devenu compliqué de se résoudre à payer quand on peut trouver mieux et gratuit.
Dans un cas pareil, tout stratège sait qu'il n'y a qu'une solution : s'adapter aux nouvelles conditions du terrain (oui, j'ai joué à des jeux vidéo de stratégie étant jeune). En grands napoléoniens qu'ils sont, les grands patrons de l'industrie du divertissement ont donc pris le problème à bras pour créer des offres nouvelles qui sauraient attirer de nouveaux leurs clients perdus sont allés pleurer dans les jupes du gouvernement. Et ça fait 15 ans qu'ils pleurent, comptant sur le potentiel de séduction politique de "la culture" (oui, Taxi 4, Samantha Oups !  et Les anges de la téléréalité, c'est l'exception culturelle française, il faut la protéger, vous comprenez) pour obtenir des lois toujours plus contraignantes pour les consommateurs et des taxes permettant d'alimenter moult subventions en faveur de sociétés incapables de faire évoluer leurs offres.
Parce qu'à coté de ça, cette industrie s'est tellement sclérosée sur le manque à gagner du piratage (aka l'argent qu'elle aurait pu gagner si les consommateurs avaient dépensé l'argent qu'ils n'ont pas pour acheter au lieu de télécharger) qu'elle n'a eu de cesse de mettre en place toujours plus de contraintes sur ses produits, au cas où sa politique tarifaire ne suffirait pas à faire fuir la clientèle. Nous avons donc eu droit aux tunnels de pubs inévitables sur les DVD et Blu-Ray (alors qu'il n'y en aura pas sur un fichier téléchargé), accompagnés d'avertissements anti-piratage (pour convaincre ceux qui achètent... d'arrêter de pirater ?) et de DRM, ces fameux empêcheurs de profiter de ses contenus légaux en paix (mais qui n'ont jamais su arrêter les pirates de façon efficace, parce que tant qu'à faire d'être mauvais, autant l'être sur tous les tableaux).

Voilà où on en est, encore en 2013 : une industrie dirigée par des incapables, qui sous couvert de "c'est la faute aux méchants pirates" demandent à ce que le contribuable paye pour leur incapacité à prendre la moindre décision intelligente depuis 15 ans. Pendant que le consommateur lambda, prêt à payer pour accéder à des contenus tant que le prix est juste et les contenus de qualité, ne trouve pas grand chose à se mettre sous la dent.
En 2013, il faut encore attendre tant et plus pour qu'une série télévisée étrangère soit diffusée sur les canaux français. Parce que les réseaux de diffusion français ne prennent jamais le moindre risque et ne font doubler que les séries dont le succès est déjà assuré (ouf, il y a eu une innovation récente cette année avec Game of Thrones, mais uniquement parce que c'est la saison 3 et que les deux précédentes ont crée un véritable engouement).
En 2013, il faut encore attendre 3 ans pour qu'un film sortant au cinéma soit disponible en vidéo à la demande. 3 ANS ! 3 années complètes pour pouvoir simplement regarder un film en VOD sur internet. Heureusement le rapport Lescure préconise de passer ce délai à 18 mois, une grande avancée certainement. Avant on ne pouvait voir en VOD que les films que tout le monde avait déjà oubliés, maintenant on pourra voir en VOD les vieux films dont les suites sortent en salle. Un jour on pourra peut-être voir en VOD un film dont on a entendu parler il y a quelques temps, et pour lequel on n'a pas eu envie de se déplacer et débourser 13€ pour une version en 3D qui fait mal aux yeux. Mais pour cela il faudrait que les salles de cinéma assument d'avoir une plus-value dans l'exploitation de film au lieu de n'en être qu'un parasite traité comme une espèce en voie de disparition.

Bref, nous sommes en 2013, et une industrie mourante aux pratiques suicidaires demande encore et toujours plus de subventions, encore et toujours plus d'argent du contribuable, parce qu'elle refuse définitivement d'évoluer. Personnellement, j'ai de plus en plus envie de renvoyer balader cette industrie malade, de la laisser mourir une bonne fois, et d'attendre que des passionnés, des vrais, reprennent le flambeau et créent quelque chose de nouveau et de viable. Parce que tant qu'on laisse les mauvais sous perfusion d'argent public, on empêche aussi les bons de faire bouger les lignes. Bien entendu ce ne sera pas bon du tout pour toutes les petites mains qui s'échinent à faire leur travail de leur mieux en échange de clopinettes, mais je crains que ce soit malheureusement le seul moyen de se débarrasser d'une caste de dirigeants dont le salaire annuel est proportionnel à la vacuité de leurs résultats.

Pendant ce temps-là, le milieu du jeu vidéo n'a pas eu la chance de pouvoir compter à ce point sur l'argent du contribuable, et a donc du faire sans. En ligne de front face au problème du piratage, cette industrie là a pourtant toujours trouvé le moyen de survivre, à croire qu'il existe des miracles en ce monde. Peut-être est-ce parce que certains distributeurs ont développé très tôt une offre dématérialisée intéressante (c'est à dire facile à utiliser, peu contraignante pour l'utilisateur, et qui permet d'acheter de nombreux jeux à des prix souvent bien plus attrayants qu'en magasin) ou parce que les éditeurs ont compris tout l'intérêt d'apporter une plus-value réelle aux éditions physiques (en faisant payer le consommateur 90 à 150€ pour des versions collector incluant des goodies qui sont matériellement impossibles à télécharger). Bref, parce qu'au lieu de pleurer sur leur sort certains ont trouvé de nouvelles façons de reconquérir un public exigeant certes, mais pas forcément pingre quand on sait lui donner ce qu'il veut.
Pendant ce temps-là, le milieu "de niche" de l'animation japonaise ne pouvait pas non plus compter sur l'argent public (vous comprenez, l'animation japonaise et les mangas, c'est mal depuis que Dorothée les a introduit en France, et ça provoque la mort des chatons). Les sociétés de distribution spécialisées dans ce créneau se sont donc lancées dans le simulcast, diffusé via internet. Oui, au lieu d'attendre 2 ans la diffusion française d'une série, le public peut la voir dès sa première diffusion japonaise (en version sous-titrée, le doublage prend fatalement plus de temps). Et sans fin de saison coupée pour créer des faux cliffhangers pathétiques au passage (les grandes chaines concernées par ces pratiques se reconnaitront).
Pendant ce temps-là, des chaines de télévision émettent encore et toujours sur l'ADSL, en misant sur des méthodes de financement alternative, une forte réactivité face aux demandes du public, et une offre de catch-up à faire pâlir toute grande chaine de la TNT. 
Pendant ce temps-là, les nouveaux noms de la fiction française, qui n'auraient jamais eu leur chance sur les grands canaux, financent des films entiers par crowdfunding.
Mais bizarrement, ces gens là, qui innovent, proposent des alternatives, font évoluer l'offre culturelle et assurent une vraie diversité, se débrouillent plus ou moins sans aides publiques.

Parce qu'en fait, un public de consommateurs prêt à dépenser de l'argent pour accéder à une offre légale existe bel et bien. Mais ce public en a juste marre de dépenser pour de la merde en boite.

Et ce que préconise le rapport Lescure, c'est de subventionner la merde, et de la reconditionner par jolis paquets pour qu'elle se vende mieux, en laissant les vrais innovateurs galérer sans aide.
Heureusement que sa mission c'est d'assurer la diversité de l'offre culturelle hein, parce que l'espace d'un instant on aurait pu douter.

(oui, j'ai dit un gros mot)

vendredi 5 avril 2013

La Grande Question sur la Vie, l'Univers et le Reste

Alors que la poussière retombe, comme elle sait si bien le faire, et que les premières évaluations en ligne fusent, l'école 42, nouvelle invention de Xavier Niel et Nicolas Sadirac, commence à prendre sa place et préparer son contingent de rentrée. Mais, si l'on peine à trouver dans la presse des voix divergentes sur le bien-fondé et la qualité déjà reconnue d'une école qui n'a pas encore ouvert, celle-ci n'a pas encore fini de soulever quelques questions. Et comme si son nom l'y destinait, elle soulève entre autres des questions de chiffres. J'avais déjà donné la semaine dernière une première réaction « à chaud » sur ce que m'avait inspiré l'annonce du projet. Cette fois-ci je m'interroge surtout sur certains faits et chiffres annoncés.

Parce que que sait-on, à l'heure actuelle de cette école, en terme d'indicateurs chiffrés ? Selon les sources et les présentations, elle est soit destinée à accueillir 1000 étudiants au total, soit à en accepter 1000 nouveaux par an, ce qui n'est pas du tout la même chose. Les versions variant selon les présentations, il peut convenir de creuser un peu, et de chercher ce qu'il en est. Vous verrez, vous ne serez pas déçus de ce qu'on peut trouver.
Nos seules informations fiables sont quelques indicateurs : l'école sera hébergée dans des locaux d'une surface de 4242m² (le fameux Heart of Code) et les coûts de fonctionnement sont estimés à 50 millions d'euros pour les 10 premières années. C'est à l'aune de ces informations que nous pouvons étudier les deux grandes hypothèses.

La première est que l'école a vocation à accueillir 1000 nouveaux étudiants par an et à les conduire au terme de la formation. C'est par exemple ce qui a probablement poussé le dirigeant d'Ametix à annoncer qu'il faisait une proposition d'embauche ferme aux 1000 premiers diplômés de l'école (proposition qui pour être tenue impliquerait que sa société connaisse une croissance d'environ 9000% en 5 ans, mais bon, dans le monde magique de l'informatique, tout est possible).
Si cette hypothèse tient, alors elle implique que pendant les 5 premières années l'école va « monter en charge » (oui, moi aussi je sais reprendre des termes techniques dans le texte pour mieux cibler mon public) pour atteindre un effectif total de 5000 étudiants (version utopiste, il y aura forcément de l'évaporation, même si elle reste pour l'instant impossible à estimer). Un tel effectif impliquerait donc que sur les 10 premières années, l'école connaisse un effectif cumulé de 40000 étudiants (le temps de la montée en charge).
Avec cette estimation, cela conduirait à calculer que d'une part, en rythme de croisière, la superficie de l'établissement sera d'environ 0,85m² par étudiant (4242/5000), ce qui est peu, convenons-en, et sera probablement un peu moins, vu qu'il faudra aussi intégrer de l'espace pour les enseignants et le personnel de l'école (à moins que l'entretien ne soit assuré par des Roombas, voila qui serait innovant). A ce niveau-là, il va falloir rajouter beaucoup de monde sur les magnifiques vues des futurs locaux pour donner une impression réaliste de ce que sera la vie dans l'établissement. D'autre part, cela permet d'estimer la dépense par étudiant à 1250€ par étudiant (50 millions / 40000), ce qui pour le coup impliquerait que 42 serait certainement la formation supérieure la moins coûteuse du pays (pour information, le budget par étudiant et par an d'une université comme Paris VIII est d'environ 5000€) et que du coup, Xavier Niel ne tient pas seulement une recette pour révolutionner l'informatique, mais aussi pour sauver le budget de l’État, et qu'il a oublié de nous le dire. Clairement, à la vue de ces chiffres, l'hypothèse d'un établissement de pointe sortant 1000 nouveaux « diplômés » chaque année semble peu réaliste. Ou alors les étudiants vont vraiment profiter du caractère « ouverture 24h/24 » de l'école pour organiser des roulements dans les salles machines, ce serait pour le coup une application des trois-huit très « professionnalisante » (ou appliquer des règles de vie dignes d'un équipage de sous-marin).

L'autre hypothèse serait que l'établissement n'est voué qu'à un effectif total de 1000 étudiants, pas plus. Cette version semble corroborée par l'annonce par Xavier Niel lui-même Florian Bucher (le directeur technique de l'école) lors de la conférence de presse lançant le projet (à 22min50s) que l'établissement sera équipé de « un parc informatique de plus de 1000 postes [...] 1 étudiant , 1 poste» et est donc relativement tangible. Elle apparaît également plus cohérente si l'on regarde à nouveau budget et superficie. Cela ramène en effet la superficie à 4,242m² par étudiant (de quoi respirer un peu plus, ou en tout cas éviter de travailler debout en tenant son ordinateur à bout de bras), et le budget de fonctionnement à 5000€ par étudiant, ce qui semble plus dans la norme des coûts de fonctionnement d'un établissement appliquant une pédagogie « par projets » (surtout en démarrant l'exercice avec un matériel et des locaux flambant neufs). Mais cette hypothèse-là présente un souci : c'est que dans les faits l'école va bien accueillir 1000 nouveaux étudiants à la rentrée 2013 (sélectionnés parmi 4000 qui participeront aux formations « piscine » de cet été).

Que va-t-il donc se passer dans un an ? Si l'effectif se maintient à 1000 étudiants, il n'y aura alors pas de place pour de nouveaux venus. Cela donnerait donc une école formant un contingent de 1000 personnes, en ouvrant ses portes une fois tous les 5 ans. Ça a un coté très « école d'élite ultra prestigieuse » mais semble complètement décorrélé des besoins des employeurs qui vont avoir besoin d'un flot continu de nouveaux développeurs, pas d'un lot quinquennal.
Donc pour assurer un flux continu, sans augmenter l'effectif total de l'établissement, il n'y aura qu'un moyen : miser sur les départs. Qu'ils soient volontaires (abandons, réorientations) ou forcés (personne n'a dit que l'école autoriserait le redoublement en fin d'année si un étudiant ne donne pas satisfaction). Il n'est donc pas impossible qu'à l'approche de l'été 2014, un grand nombre d'étudiants de cette école se retrouvent à faire leur valise après avoir manqué (par motivation personnelle ou par manque de niveau) leur première année. Après tout, le meilleur moyen de sélectionner et former des « génies », c'est encore de brasser large au départ et de ne garder que les pépites. Et puis qui pourra se plaindre ? L'école est entièrement gratuite, elle ne doit rien à ses étudiants, à aucun moment.
Ces étudiants (qui risquent au final de représenter une quantité non négligeable) se retrouveront donc au bout d'un an, avec une formation intensive mais non validée, des compétences imparfaites, et aucun mécanisme d'équivalence qui leur permette de valoriser leur année dans un autre établissement. Retour à la case Bac+0 (pour ceux qui auront passé leur bac avant de venir, les non-bacheliers pour le coup ne risquent effectivement rien), chose embêtante en fin de première année, plus difficile à supporter si on se fait éjecter à l'approche de la fin de cursus.

Bien entendu je n'affirme pas que c'est ce qui va arriver. Dans l'absolu nous ne savons pas, et certaines choses restent floues. Je pense qu'il serait toutefois bon, pour tous les candidats qui vont passer les sélections de cet été, de savoir à quoi s'en tenir sur cette question. Combien peuvent espérer passer en 2° année ? Valider le cursus court en 3 ans ? Combien arriveront au bout des 5 ans de formation sur la totalité des entrants ? Qu'adviendra-t-il des perspectives de ceux qui n'arrivent pas au bout ? Un choix d'orientation aussi marqué que celui-là (parce que la formation sera exigeante, c'est certain, et parce qu'elle ne permet pas de réorientation dans des cursus autres) mérite au moins d'être étayé par des informations claires, et pas de jolies promesses.

Maintenant il se peut que j'aie raté certaines informations sur le sujet, ou que j'aie mal lu certains chiffres. Si quelqu'un ayant plus d'informations sur le sujet passe par ici et peut fournir des éclaircissements, je serai ravi de les intégrer dans la réflexion.

Et comme je l'ai conclu dans mon précédent billet, de toute façon, nous jugerons sur pièce. Je préférerais juste éviter que dans le compte ce soient les étudiants qui servent de variable d'ajustement.

NB : mise à jour rapide en temps réel :
J'ai demandé à Nicolas Sadirac directement par twitter, qui vient de confirmer l'hypothèse "1000 étudiants par promotion". Ce n'est donc pas une formation en piscine, mais bien en sous-marin qui se profile.

mardi 26 mars 2013

Born 2 be alive

C'est ce matin, en grande pompe et après un buzz désormais très « traditionnel » (dont le nom de code fut #born2code) que Xavier Niel a annoncé son nouveau projet qui va « révolutionner » la société : une école d'informatique, gratuite, ouverte à tous les jeunes de 18 à 30 ans, en 3 à 5 ans, censée apporter de la fraîcheur, de l'innovation et des poneys arc-en-ciel dans un enseignement supérieur français sclérosé et maléfique qui ne laisse pas éclore les vrais talents. Derrière lui dans cette aventure Nicolas Sadiraz, fondateur et ancien directeur d'Epitech (une école « révolutionnaire » et « innovante » à quelques milliers d'euros par an, elle) ainsi que quelques uns de leurs anciens partenaires, qui ont participé à une conférence de presse aux allures de grand-messe messianique.

Derrière la couche de communication typique du personnage Niel (à grands coups de teasings, de messages plus si cachés que ça à force et moult références cette fois à Douglas Adams), le principe de son établissement semble être simple : l'accès est ouvert à tout candidat sans condition de diplôme (il faut juste avoir entre 18 et 30 ans), la scolarité (ouverte pour 3 ans dans l'immédiat, vraisemblablement sur 5 ans au final) est entièrement gratuite, tous les frais étant réglés par une association à but non lucratif financée pour le moment par Xavier Niel lui-même. Pas de diplôme ni de certification délivrée à la fin (enfin probablement un « diplôme » maison qui n'aura juste pas d'équivalence dans le système officiel), des locaux et un équipement pimpants et une méthode pédagogique bien connue : de la pédagogie par projets à toutes les sauces et en toutes circonstances.

Sur le papier cela vend bien, et il y a effectivement une initiative intéressante, celle de créer un établissement performant et gratuit. Cependant tout cela a été tout de suite vendu avec un discours particulièrement fort : l'enseignement supérieur français est mauvais au possible, voici enfin une école qui va bien faire les choses.
Et cette doctrine a été déclinée sur tous les tons : bouh la vilaine éducation nationale qui rejette des jeunes sans même le bac alors que ce sont certainement des génies méconnus, bouh les vilaines écoles qui ne font rien qu'à donner des cours aux étudiants qui aimeraient s'épanouir par eux-mêmes, bouh aux universités qui font des cours en amphi quand les supports de cours magistraux du MIT sont disponibles en ligne, bouh aux diplômes qui sont une sclérose du système français, bouh à ces programmes scolaires qui sont mal faits et n'enseignent pas les vrais choses utiles en entreprise. Bouh à tout le monde sauf nous qui sommes les seuls à bien faire les choses.
Du coup, pour faire passer le tout et faire rêver les cohortes de futurs étudiants, nos joyeux nouveaux messies de l'enseignement en informatique sortent la brosse à reluire de compétition. En expliquant à tous ceux qui ont du mal dans le parcours scolaire standard qu'ils sont de vrais génies non-reconnus et foulés au pied par une éducation nationale qui ne veut produire que de l'élève formaté, obéissant et incapables d'innover (on avait pas vu mieux depuis Percy Jackson, vous savez, cet adolescent hyperactif et dyslexique dont on découvre qu'en fait il est un demi-dieu plein d'énergie et dont le cerveau est « câblé » pour lire naturellement le grec ancien, mais si, rappelez-vous). Et pour assaisonner le tout, on nous présente les (futurs) locaux de l'établissement (visiblement pas encore construit, ce ne sont que des images de projets) avec bâtiments étincelants, intérieurs designs, ordinateurs rutilants (oui, pour une formation d'informatique étiquetée « pédagogie P2P », ils ont choisi de travailler sur Mac, les machines les plus cloisonnées du marché) et projet pédagogique ambitieux (oui, de la pédagogie en peer-to-peer, c'est à dire en gros de la pédagogie par projets et entre étudiants, parce que les profs de toute façon, ça ne sert pas à grand chose et ça râle trop, c'est bien connu).

Au final, qu'en penser ?

Personnellement je suis extrêmement partagé sur le projet. Si créer par pure philanthropie (ahem ahem) une école pour former des jeunes est tout à fait louable, reste à voir ce qu'il va en ressortir. Le modèle pédagogique mis en avant (qui n'a rien de nouveau, quoi qu'en disent ses promoteurs c'est de la pédagogie « nouvelle » et « active », comme il en existe dans certains établissements depuis très longtemps) donne de très bons résultats avec les étudiants déjà motivés et ayant le goût d'apprendre, mais ne convient pas à une grande partie de la population arrivant dans le supérieur, qui cherche souvent des repères que seuls les enseignants peuvent apporter, et qui a parfois aussi besoin d'être poussée pour avancer plutôt que de passer ses nuits à jouer avec sa guilde.
Sur le programme, déjà disponible en ligne (et qui ressemble plus à une plaquette publicitaire qu'à un vrai programme pédagogique, quand on observe le vocabulaire et les tournures employées), on peut se faire une idée du contenu des 3 premières années. La moindre des choses est de constater que les concepteurs de ce programme ont parfois une vision de l'informatique assez singulière (j'apprends que la programmation réseaux et l'assembleur x86 sont de « l'environnement UNIX ») et une hiérarchisation des notions assez différente de ce à quoi on peut être habitué (par exemple pourquoi attendre la troisième année pour faire du SQL tout en se précipitant sur l'IA dès la première année ?). Sinon il ressort qu'en effet ce programme est plutôt ambitieux (même si on ne sait pas trop pour l'instant si les étudiants verront tout le programme ou si c'est un menu à choix) mais qu'il est aussi très ancré dans les technologies et les outils, ce qui risque d'en faire une formation intéressante sur le court terme mais très rapidement périssable.
Car oui, il est clair que les employeurs sont souvent très demandeurs de jeunes sachant manier les « outils » les plus récents du marché, ce qui peut tout à fait rejoindre l'objectif de Xavier Niel : mettre sur le marché de l'emploi les jeunes dont les employeurs ont immédiatement besoin, dans un secteur où certaines sociétés pratiquent un turn-over effréné. Mais bizarrement les vieux ronchons d'enseignants que nous sommes avons pour principe de surtout inculquer à nos étudiants les méthodes et les processus qui leur permettront de continuer à être utiles tout au long de leur vie, et de n'employer les outils que comme éléments de mise en pratique, parce qu'une carrière dure plus de 40 ans et que les outils doivent rester ce qu'ils sont, des instruments utiles mais que l'on finira par remplacer.

A coté de cela, l'idée d'offrir une vraie chance à des rejetés de l'enseignement classique est une piste intéressante, mais qui là fleure bon l'argument commercial plus que la vraie stratégie de développement. C'est un fait, il y a des jeunes qui ne réussissent pas à s'épanouir dans le système d'enseignement français standard (qui est beaucoup plus multiple et polymorphe que ce que certains veulent bien nous faire croire) et qui pourraient être des personnes très brillantes si elles avaient une vraie chance. Ce phénomène est potentiellement plus marqué en informatique que dans d'autres disciplines, puisque cet enseignement ne démarre encore maintenant que trop tard dans les parcours scolaires (l'éducation nationale s'y met progressivement, mais tant qu'il n'y aura pas de vrais enseignants d'informatique générale dans les collèges et lycées il restera beaucoup à faire) et que les jeunes pouvant y prendre goût n'ont donc pas l'occasion de briller et être remarqués avant qu'il ne soit trop tard et qu'ils décrochent du système. Mais ces profils restent rares. Beaucoup de jeunes vraiment doués et innovants tirent quand même sacrément bien leur épingle du jeu et réussissent leurs études avec brio, j'en connais, je travaille même avec quelques uns de ces « génies » et j'ai probablement eu la chance d'en avoir quelques uns comme étudiants, et ils n'ont pas l'air si traumatisés que ça.
Le hic c'est donc que des génies méconnus de l'informatique, il y en a probablement, et que certains trouveront peut-être dans cette école une opportunité à saisir. Mais je doute qu'il y en ait 1000 par an de ces « non-bacheliers qui en fait ont un vrai potentiel » et je pense que l'école va probablement rempli ses rangs d'étudiants aux profils beaucoup plus standards. Ces étudiants standards vont donc se développer dans un contexte de pure « pédagogie par projets » pour développer leur potentiel en travaillant essentiellement comme des autodidactes réunis. Ils ne vont finalement rien faire de plus ou moins extraordinaire que dans une formation tout à fait classique, à ceci prêt qu'ils vont certainement passer à coté de la vraie plus-value universitaire : celle de pouvoir étudier des sujets de pointe, et pas seulement des technologies déjà « maîtrisées ». Et comme je le disais déjà ici, pour moi ce qui fait la valeur d'un établissement ce n'est pas de recruter des gens brillants et s'assurer qu'ils le restent, c'est d'apporter de la valeur à la totalité des étudiants, en les poussant plus loin que leur « potentiel brut ».

En définitive je reste pour l'instant dubitatif sur les résultats réels de cette école (qui va attirer, c'est certain) et je pense qu'il faudra juger sur pièce. A terme l'absence de diplôme « réel » et donc valorisable comme tel en sortie d'école risque d'être un handicap sérieux pour des jeunes dans un environnement où l'ingénieur est roi. Il faudra certainement de nombreuses années pour évaluer avec pertinence cet établissement (ne serait-ce que le temps que les premières générations d'étudiants en sortent et s'intègrent dans la vie active) et surtout son impact sur le paysage de la formation informatique en France (ok, surtout autour de la capitale) par sa capacité de captation (parce qu'en prenant 1000 nouveaux étudiants par an, cette école risque d'assécher quelques établissements concurrents et de créer de sérieux appels d'air). Dans un premier temps, nous pourrons observer quelle part de ces fameux « non-bacheliers » nous retrouverons parmi l'ensemble des inscrits de la rentrée 2013, cela sera un premier indicateur quand à la « cible » réelle de l'établissement par rapport à son affichage.
Sur la démarche, autant je trouve très appréciable l'idée de proposer quelque chose de nouveau dans le paysage de la formation en France (parce qu'il n'y a jamais UNE façon de faire les choses, les méthodes et structures doivent être multiples et variées pour que chaque étudiant trouve ce qui correspond à son profil), autant je ne peux que trouver détestable l'idée d'arriver en crachant sur ce qui existe déjà, comme si nous n'étions que des incapables obtus et n'ayant rien apporté de nouveau.

Et de notre coté, nous continuerons à faire ce que nous savons faire de mieux : produire de la connaissance et la diffuser, et tant pis si nous ne sommes pas le MIT et que notre méthode ne plaît pas à M. Niel et ses amis. Parce que l'air de rien, notre travail, nous savons le faire, et que nous sommes bien moins « sclérosés » qu'ils ne veulent bien l'admettre.

Il faudra peut-être que je fasse un billet sur qui court après qui entre universités et entreprises, parce que les tours d'ivoires ne sont pas toujours là où on croit.